En leur temps les législateurs russes particulièrement distraits avaient omis de faire figurer la bière dans la liste des boissons alcoolisées énumérées dans la loi " De la réglementation étatique sur la production et le commerce des boissons alcoolisées ". De ce fait, si la publicité pour les alcools forts et les cigarettes est interdite sur les écrans de télévision russe, les films publicitaires font constamment l'apologie de la bière et poussent les spectateurs à tout laisser en plan et à se précipiter au magasin pour se procurer une caisse de six bières d'une marque quelconque.
Et la population se précipite. La Russie depuis ces dernières années est en train de vivre ce qu'il est déjà convenu d'appeler une véritable révolution " houblonnière ".
Il est difficile de faire un pas à Moscou sans voir un groupe d'adolescents ingurgiter des quantités dignes de records à faire pâlir les amateurs de festivals de bière en Bavière. Dans les cours en ville on voit de moins en moins d'hommes jouer aux dominos mais par contre on les voit plus souvent se consoler avec une bouteille de bière forte en plastique et de deux litres. De même dans les wagons du métro, jadis stériles, il est devenu rare de ne pas heurter des canettes de bière vides en fin de journée.
En un mot comme en cent, la Russie, pays traditionnel de la vodka, a découvert la bière et aussi étrange que cela puisse paraître avec des conséquences bien inquiétantes.
Etrange car les producteurs de bière assuraient à la société que la brusque popularité de cette boisson à base de houblon était une veine pour le pays. Cela devait contribuer à développer la culture de la boisson en Russie et contraindre la population à juguler son penchant pour les alcools forts plus néfastes pour la santé.
A première vue les faits semblent confirmer cette thèse. La Russie coule littéralement sous les flots de bière aussi bien nationale et bon marché au prix de vingt roubles la bouteille d'un litre et demi que d'importation et d'un raffinement de " luxe " dont le demi-litre coûte cinquante roubles et au-delà.
Selon les statistiques de l'Association nationale russe des alcools, le pays a déglutiné l'année dernière 762,5 décalitres de bière. Divisons ce chiffre par le nombre d'habitants, 145 millions, et nous obtenons un résultat modeste à l'échelle mondiale : un Russe consomme en moyenne 52,5 litres de bière par an. A titre de comparaison en République tchèque où l'industrie du houblon est développée, 162 litres sont consommés annuellement par tête d'habitant soit trois fois plus qu'en Russie.
Néanmoins certains politologues russes sont enclins à attribuer la popularité de cette nouvelle boisson à la mode à l'apolitisme de la jeunesse. Par exemple il est indiqué que " le facteur bière " a joué un rôle sur le nombre de jeunes s'étant rendu aux urnes pour les dernières élections présidentielles ; le taux de participation est supérieur dans les autres tranches d'âge. A en juger par les statistiques, aujourd'hui en Russie seuls vingt pourcent des jeunes accomplissent leurs devoirs électoraux et le rôle de la révolution houblonnière n'est pas étranger à ce phénomène.
" Les jeunes pensent que la bière dans les kiosques, les vêtements importés et les compacts disques sont des cadeaux tombés du Ciel et que tout cela leur est simplement donné", s'afflige le célèbre sociologue Marc Urnov. " Ils sont certains que rien ne dépend d'eux. C'est pourquoi ils préfèrent aller boire une bière que d'aller voter... ".
Ce genre de considérations pessimistes a fini par inciter les députés de la Douma (chambre basse du parlement) à sortir de leur torpeur. Le comité parlementaire chargé de la politique économique a dernièrement proposé en troisième lecture un amendement à la loi " De la publicité ", afin de limiter de manière significative la marge de manoeuvre des fabricants de bière.
Si ces amendements sont adoptés, la publicité portant sur la bière disparaîtra des écrans de télévision pendant les temps d'antenne dits de prime-time c'est à dire entre 17 heures et 22 heures. Pour le reste des temps d'antenne il sera interdit de recourir dans la publicité à des personnes et à des animaux. Les textes publicitaires ne devront pas convaincre que la consommation de bière est le meilleur moyen de se désaltérer, qu'elle est utile à la santé, qu'elle contribue à améliorer les conditions physiologiques et psychiques et même qu'elle peut conduire au succès professionnel. En outre les amendements interdisent de faire appel à des célébrités dans les publicités pour la bière quelles qu'elles soient, hommes politiques, acteur, chanteur, sportif.
Cela rappelle justement un autre projet de loi qui avait été enterré il y a un an, lorsque le puissant goupe de pression des producteurs de bière avait réussi alors à contraindre la direction juridique de la Douma à constater dans le document " une série de contradictions internes ".
Depuis, la composition de la Douma a fortement changé. La reprise des débats autour des amendements laisse à penser que l'influence des producteurs de bière s'est quelque peu atténuée. Dans ce cas, une dizaine deprojets de loi ont des chances d'être adoptés. Leur objectif est à un degré ou un autre de limiter la progression et la commercialisation de la bière.