Le forum de Djakarta donnera une idée du rôle global joué demain par la Russie

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MOSCOU (par Dmitri Kossyrev, commentateur politique de RIA Novosti). La ligne suivie par la diplomatie russe, de Phnom Penh à Djakarta, c'est-à-dire de la Conférence régionale de l'ASEAN (Association des Nations du Sud-Est asiatique) sur la sécurité de 2003 au prochain forum qui doit se tenir dans les premiers jours de juillet dans la capitale indonésienne, est sans doute difficilement perceptible aux yeux des non-initiés, mais elle n'en est pas moins patente. A la manière dont se sont développées les relations entre Moscou et l'Association, qui regroupe dix pays d'Asie du Sud-Est, on peut se faire une idée du rôle que veut jouer - et que jouera - la Russie dans le monde de demain. A quel point elle sait conquérir les nouveaux marchés, préparer ses positions en vue de son rôle de demain sur la scène politique et économique mondiale.

Faute d'observer attentivement la politique extérieure de la Russie en Asie, il est difficile de comprendre ce que représente la Russie dans le monde, à quel point c'est un phénomène politique indépendant, ou, comme le disent certains, une "civilisation". L'incompréhension des intérêts et des actions de la Russie en Asie engendre avec une régularité chronique des questions dénuées de sens sur le peu d'empressement de la Russie à vouloir rejoindre l'Union européenne ou l'OTAN.

En ce sens, la région où se rendra ces jours-ci le ministre russe des Affaires étrangères, Serguéi Lavrov, afin de participer au forum régional de l'ASEAN, est des plus intéressantes. Le fait est que durant les dernières décennies, l'URSS-Russie a formé et reformé ses relations avec l'Asie du Sud, c'est-à-dire en premier lieu avec l'Inde et l'Asie orientale - et avant tout avec la Chine. Et voici que la région située au sud de la Chine et à l'est de l'Inde, cette région appelée l'Asie du Sud-Est constitue un cas particulier - c'est presque une feuille diplomatique vierge. C'est une région nouvelle pour la nouvelle Russie. On n'y trouve pratiquement aucun héritage de l'Union soviétique - tout n'y est que potentialités à exploiter.

En tentant de le faire, Moscou a proposé dans les années 90 à la région diverses variantes de coopération liées essentiellement au secteur pétrogazier en raison de l'éloignement géographique.

Des armements ont été proposés, des services dans la branche spatiale, d'autres technologies. Force est de constater qu'à l'exception du secteur des armements, les succès dans les autres domaines ont été plutôt minces. Mais ces derniers temps, de nouvelles sphères inattendues se sont profilées, dans lesquelles l'Asie du Sud-Est voit non seulement les potentialités de la Russie, mais aussi un succès et un progrès réels.

Après le forum régional de l'ASEAN, les pays de l'Association des Nations du Sud-Est asiatique mèneront des discussions avec les ministres des Affaires étrangères des "partenaires de dialogue de l'Association". Il s'agit de tous les pays ayant une importance dans la région du Pacifique, y compris les Etats-Unis, la Chine, et ainsi de suite au fil de la liste des pays concernés. On peut s'attendre à ce que, durant une telle discussion portant sur le partenariat avec la Russie, Serguéi Lavrov mentionne l'envergure du développement du tourisme russe dans la région, de l'enseignement des sciences humaines et de la formation technique en Russie des étudiants des pays de l'Asie du Sud-Est. Dans ce secteur, les progrès sont évidents. Pour le moment, les perspectives de la coopération énergétique demeurent floues - la Russie est considérée comme un partenaire utile et nécessaire dans cette branche, mais pour le moment la coopération en est au stade de la discussion. Les choses progressent également tout doucement dans la sphère des technologies, car les mécanismes bancaires et l'aspect financier du parenariat dans ce secteur particulier n'ont pas été rodés. Enfin, la situation dans les échanges proprement dits laisse plutôt à désirer - on se rappelle qu'au Forum régional 2002de l'ASEAN sur la sécurité qui s'est déroulé à Brunéi, il a été question du milliard de dollars des échanges commerciaux avec dix pays du Sud-Est asiatique, et une année plus tard, en 2003, à Phnom Penh, on ne s'est plus étendu sur ce genre de sujets.

Mais c'est précisément lors des forums régionaux annuels de l'ASEAN où s'élabore la politique de la région du Pacifique, qu'un phénomène intéressant devient de plus en plus patent - l'influence politique de la Russie dans la région s'accentue d'une manière disproportionnée par rapport à son impact économique. Et voici que maintenant on s'attend à Djakarta à la signature en grande pompe de l'acte d'adhésion de la Russie au Traité d'amitié et de coopération en Asie du Sud-Est de 1976, qui sert d'assise idéologique à l'ASEAN. Et ceci ne signifie, certes pas, que la Russie va adhérer à l'ASEAN, mais seulement que Moscou approuve les principes politiques du Traité. L'ASEAN a de nombreux partenaires, et le chiffre des échanges commerciaux avec ces derniers a depuis longtemps franchi la barre des cent milliards de dollars par an. Mais pour l'heure, seules la Chine et l'Inde ont atteint un bon niveau de proximité politique avec l'ASEAN leur donnant la possibilité de rejoindre le Traité de 1976. Il convient de s'attendre à ce que dans un avenir prévisible la Russie et l'ASEAN commenceront à dialoguer non plus au niveau des ministres, mais à celui des chefs d'Etat, comme c'est le cas, par exemple, entre l'ASEAN et l'Inde, qui a aussi des problèmes en matière de volume des échanges commerciaux et la même croissance de l'influence dans la région.

Sur quoi repose cette proximité? Voyons le programme du prochain forum au niveau des ministres qui est consacré aux problèmes de la sécurité. Au premier plan, on trouve le terrorisme, et en particulier la signature d'un document, qui est loin d'être une simple déclaration, sur la lutte contre le terrorisme dans les transports. La Russie est l'un des auteurs de ce document avec les Philippines, dans la mesure où, au cours de l'année écoulée, ce "duo" a élaboré des propositions portant sur la sécurisation ayant remplacé le "duo" de l'année dernière formé par les Etats-Unis et la Malaisie.

Le second document du forum concerne la non-prolifération des armes de destruction massive, et le crayon du correcteur russe a aussitôt annoté le texte. Le sens des corrections consiste dans le fait que la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive doit être menée dans le cadre du droit international et des résolutions de l'ONU. Seulement, la philosophie politique commune des pays de l'ASEAN consiste dans le fait que les problèmes de la région doivent être réglés par les pays concernés, en invitant éventuellement d'autres pays à participer au règlement des problèmes. Le mot "unilatéral" dans l'application des décisions adoptées dans l'arène internationale sonne comme une injure en Asie tout comme en Europe.

Mais c'est aussi une partie de la philosophie de Moscou. Une philosophie analogue était à la base du projet "centrasiatique" des participants au forum régional de l'ASEAN sur la sécurité, de la Russie et de la Chine, ainsi que des quatre pays d'Asie Centrale, du projet connu sous le nom d'Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS). L'OCS n'a pas seulement calqué sa forme organisationnelle sur celle de l'ASEAN, mais elle rode maintenant ses liens avec cette dernière. Il s'agit de l'apport de Moscou au système de relations dans la politique asiatique, apport qui est très apprécié par les pays de l'ASEAN. En particulier parce que toutes les initiatives de la diplomatie russe sur l'axe oriental dénotent une ligne politique que la Russie a l'intention d'appliquer dans un avenir prochain, et qui, en fin de compte aura des effets économiques.

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