Sang du Christ et coca-cola

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MOSCOU, par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA Novosti.

Représentez-vous une icône russe de la taille d'un homme avec un trou à la place du visage du Christ. Tous ceux qui le désirent peuvent fourrer leur tête dans l'orifice. Ou encore voici une autre pièce: un triptyque où le Sauveur est crucifié sur trois symboles - respectivement la croix, l'étoile rouge et le svastika.

Ce sont là des oeuvres des artistes avant-gardistes russes que l'on pouvait admirer en janvier 2003 à l'exposition baptisée "Attention, religion!" organisée au Centre portant le nom du célèbre défenseur des droits de l'homme, Andréi Sakharov, à Moscou. Depuis, cette exposition choquante à été le prétexte à deux procès et à une discussion enflammée sur la liberté d'expression dans la Russie d'aujourd'hui, discussion qui acquiert ces derniers temps une acuité toute particulière.

Un groupe de croyants conduits par un prêtre orthodoxe a engagé une action contre le directeur du Centre, Youri Samodourov et les deux autres organisateurs de l'exposition les accusant "d'incitation à la haine religieuse". Cette indignation est proprement sortie de ses gonds lorsque quelques ouailles blessées dans leurs sentiments religieux ont peinturluré en noir les pièces d'expositions et les ont rageusement recouvertes de graffitis du genre "Ordures", "Sacrilège", "Vous haïssez l'orthodoxie".

Les manifestants ont alors été arrêtés sur le champ. Mais le juge, qui, à l'opposé des organisateurs de l'exposition, ne voyait pas là de manifestation de hooliganisme, a simplement relâché les vandales.

Et les offensés sont passés à l'offensive. Aujourd'hui toute l'intelligentsia russe suit avec intérêt le procès auquel, sur le banc des accusés - pour la première fois depuis l'effondrement du système soviétique - se sont retrouvés des défenseurs des droits de l'homme, qui, aux yeux de l'homme de la rue, étaient des justes et des altruistes.

Beaucoup de Russes ont une impression de "déjà vu". Les répressions frappant les créateurs d'art lançant des défis à l'idéologie dominante étaient caractéristiques de l'époque communiste. Il suffit de se rappeler l'attaque aux bulldozers contre une exposition d'avant-gardistes à l'automne 1974 à Moscou ou la mise au pas de Boris Pasternak, l'auteur du "Docteur Jivago", qui avait eu l'audace de faire publier son roman "antisoviétique" à l'étranger.

Le paradoxe réside dans le fait que dans l'affaire de l'exposition "Attention, religion!", la force tentant d'étouffer la liberté d'expression n'est plus le communisme, mais la religion. Pour nombre d'intellectuels russes, c'est un signe précurseur alarmant de la puissance grandissante et de l'influence de la religion orthodoxe dans un Etat laïque, à en juger par la constitution.

C'est la base de la défense du principal défendeur, le directeur du Centre Sakharov, Youri Samodourov.

Les organisateurs de l'exposition n'avaient pas le moins du monde l'intention d'outrager l'orthodoxie, insiste Youri Samodourov. Selon lui, le nom même de l'exposition traduit l'ambiguïté de son dessein. D'un côté, c'est un appel au respect envers la foi et les croyants. Mais de l'autre, c'est une mise en garde contre le danger de tous les extrêmes religieux, contre la menace de fusion entre la religion et l'Etat, le danger de l'obscurantisme clérical.

Les réflexions de Youri Samodourov semblent, du point de vue de certains observateurs, extrêmement opportunes dans le contexte du renforcement du rôle de la religion dans la vie de la Russie d'aujourd'hui.

Après sept décennies de persécutions de l'Eglise par les autorités, quand les temples étaient dynamités ou transformés en écuries, l'orthodoxie vit aujourd'hui une sorte de renaissance. Les hiérarques de l'Eglise sont les acteurs incontournables des grands événements de la nation, et les politiques de divers rangs sont les visiteurs assidus des temples lors des fêtes religieuses. En outre, dans le contexte du vide idéologique national et de l'érosion de la morale suscités par le changement en Russie de structure sociale, l'église se pose de plus en plus activement en gardienne des valeurs familiales et des fondements de la morale, et en fin de compte, comme ciment de la nation.

On ne pourrait que saluer cette renaissance, si l'influence de l'Eglise ne se rapprochait pas d'un seuil dangereux pour la société laïque, comme le pensent les compagnons d'idées de Youri Samodourov.

De plus, il leur répugne de voir que les serviteurs du Très Haut transforment la foi en une simple marchandise. Dans les grandes villes de Russie il est à la mode de bénir par une prière et d'asperger d'eau bénite les marchés nouvellement ouverts, les restaurants ou les bars. Beaucoup de Russes ont été déconcertés par l'intention des grands de l'Eglise de créer une prière spéciale pour les députés à la Douma.

Comme l'ont expliqué les défendeurs au tribunal, c'est précisément contre cette commercialisation que s'insurgeait l'artiste qui a représenté l'image du Christ sur fond de publicité pour Coca-cola, avec l'inscription "Ceci est mon sang".

D'un autre côté, l'imagination artistique du créateur, ne peut, apparemment, dépasser la borne au-delà de laquelle commencent les droits de l'homme, et en particulier des croyants. La liberté étouffant d'autres libertés ne peut plus prétendre s'appeler liberté. Au tribunal moscovite, les personnes qui examinent le dossier de l'affaire de l'exposition "Attention, religion!" sont confrontées à un problème d'une infinie complexité, et qui ne refait pas surface qu'en Russie: comment trouver un équilibre entre les intérêts des défenseurs de la liberté d'expression et ceux des défenseurs de la liberté de confession.

La juge Natalia Larina a renvoyé l'affaire pour complément d'information. L'accusation "d'incitation à la haine religieuse" lui a paru un peu trop floue. Le procureur dispose d'une semaine pour préciser la formulation.

Dans le même temps, des défenseurs russes en vue des droits de l'homme ont accueilli la requête des croyants offensés à "couteaux tirés". Valéria Novodvorskaïa, leader du parti "Union démocratique de Russie", qui, dans les années 70-80 a été jugée plus d'une fois pour activité dissidente, n'y va pas par quatre chemins: "Pourquoi ces fanatiques orthodoxes sont-ils allés à l'exposition? Pour le plaisir de se laisser humilier? Dieu peut se défendre seul. Si cette exposition avait eu la moindre signification pour lui, le Centre Sakharov se serait effondré. Et si cela ne s'est pas produit, c'est que Dieu s'en moquait..."

Quand le tribunal reprendra ses travaux, Youri Samodourov, protestant contre le renforcement excessif, selon lui, de l'influence de l'Eglise, aura encore un motif de craintes. Comme l'a annoncé le ministre de l'Education et de la Recherche, Andréi Foursenko, les matières religieuses seront bientôt incluses dans les programmes de l'enseignement secondaire. "L'orthodoxie est à la base de la création de la Russie, et il convient de s'en souvenir", a expliqué le ministre.

L'idée d'introduction "en douceur" de la "composante orthodoxe" dans les écoles est née en 2002. Mais à l'époque, les représentants des autres confessions importantes et de nombreux médias l'ont critiquée pour son caractère centro-orthodoxe et comme présentant une menace pour la laïcité de l'Etat.

Les fonctionnaires du ministère se sont justifiés en disant que l'enseignement des bases de la religion ne serait introduit dans les écoles que si les entités de la Fédération en exprimaient le souhait. Et la nouvelle matière serait facultative pour les écoliers.

Dans le contexte de cette initiative, le verdict du tribunal dans l'affaire de l'exposition "Attention, religion!" peut constituer un indice important des états d'esprit qui dominent aujourd'hui dans l'ancienne patrie des athées.

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