En 2003 et 2004, des films "millionnaires" ont vu le jour en Russie. Le récit du corps à corps d'un policier avec les parrains du terrorisme "Antikiller-2 : antiterreur" d'Egor Kontchalovski a rapporté 2,68 millions de dollars. Le drame d'un sous-marin, "Les 72 mètres", de Vladimir Khotinenko, 2,54 millions de dollars. "Le Cavalier nommé la mort" tourné par Karen Chakhnazarov d'après les mémoires du "roi de la terreur" Boris Savinkov a déjà ramassé 1,3 million. Et pourtant, on est loin des records américains. En effet, "Lord of the rings: The Return of the King" a rapporté aux distributeurs russes 14,02 millions de dollars, "Van Helsing" 7,05 millions, "Le Dernier samouraï" 4,72 millions et "Troie", à peine sorti sur les écrans, 4 millions de dollars.
Dans les années 1990 lorsque le cinéma russe a été envoyé K.O. par l'absence de financement et d'idées (12 films seulement ont été tournés en 1997), seules des productions hollywoodiennes passaient dans le peu de salles qui ne s'étaient pas transformées en entrepôts et en magasins. A la fin du 20e siècle, le cinéma russe s'est mis à renaître mais n'a pas pu reconquérir le marché intérieur. "Pour des raisons objectives. Le marché n'est pas protégé. Il n'y pas de quotas pour la projection de films étrangers. Les produits nationaux sont incapables de faire concurrence aux américains qui sont plus spectaculaires. C'est pourquoi les jeunes qui fréquentent aujourd'hui les cinémas sont orientés vers les films américains", explique le directeur général de "Mosfilm", Karen Chakhnazarov.
A l'heure actuelle, on dénombre dans le pays 350 centres cinématographiques comptant 530 salles. 50 nouveaux complexes, multiplex dans leur majorité, vont s'y ajouter vers la fin de 2004. L'industrie du cinéma entreprend son expansion vers la province. Il y a cinq ans, les régions n'intervenaient que pour 10% de la distribution nationale. Aujourd'hui elles y entrent pour 70%. Depuis l'année dernière des salles nouvelles ont été mises en chantier en province et les anciennes ont commencé à être restaurées. La société "Investkinoproekt" se propose d'ouvrir une trentaine de complexes à salles multiples dans différentes villes du pays dans la période 2004-2007. "Cinéma Park" réalise un projet de 20 cinémas multiplex à Moscou, à Saint-Pétersbourg, ainsi qu'à Krasnodar et à Rostov-sur-le-Don (Sud de la Russie), à Nijni-Novgorod et à Kazan (sur la Volga), à Krasnoïarsk et à Novossibirsk (Sibérie).
Les projets sont amitieux. Une question se pose en l'occurrence : les nouvelles salles seront-elles capables d'attirer les spectateurs de plus de 35 ans ? A l'époque soviétique, ils allaient régulièrement au cinéma. Le taux de fréquentation était de 19 fois par an et par tête d'habitant, contre 0,3 actuellement, et encore ce chiffre est atteint grâce au jeune public.
Les gens d'un âge plus mûr s'intéressent rarement à la production hollywoodienne. Les films nationaux, russes dont ils ont la nostalgie ne seront capables de "rassasier" la distribution que dans trois ou quatre ans. "Mosfilm" travaille sur une centaine de projets par an. D'autres studios ont repris vie. 75 films sont sortis sur l'écran en 2003, 7 de plus qu'en 2002. Depuis ces dernières années, le cinéma russe a remporté beaucoup de récompenses à différents festivals : " Le retour " d'Andréi Zviaguintsev, "La maison des fous" d'Andréi Kontchalovski, "L'Amant" de Valeri Todorovski, "La Guerre" d'Alexéi Balabanov. Des réalisateurs de talent s'intéressant aux problèmes de la jeunesse se sont fait connaître ces derniers temps : Piotr Buslov, 28 ans, auteur de "Bimmer", a attiré l'attention de la presse américaine, Andréi Prochkine, 34 ans, ("Les Jeux de papillons") a eu une bonne presse en Europe. Même le cinéma pour enfants est en convalescence. Les festivals se multiplient. Et pourtant le public ne voit toujours presque pas de réalisations russes sur le grand écran. Ils ne représentent que 16% des projections en salle.
Les distributeurs n'aiment pas les films russes. Ils ne connaissent presque jamais la date d'achèvement du tournage (à cause de fréquentes difficultés financières). C'est pourquoi ils préfèrent les produits hollywoodiens qui, en règle générale, sortent à date fixée. D'autre part, il n'y a pas de réseau de cinémas appartenant à l'Etat pour passer les productions nationales.
D'ailleurs, l'industrie cinématographique russe n'est pas seulement confrontée à des problèmes "extérieurs". "A mon avis, elle n'a pas encore trouvé son identité. Le cinéma soviétique en avait une. C'est l'humanisme, le caractère imagé, l'intérêt pour la psychologie humaine... Le cinéma soviétique se développait dans les traditions de la culture russe. On peut dire que c'était un phénomène. On ne peut pas en dire autant du cinéma russe", a déclaré Karen Chakhnazarov.
"Nos films n'ont pas d'identité. Je ne vois pas de personnages auxquels on voudrait s'identifier", écrit un étudiant, Igor, sur un forum Internet. "Les problèmes sont souvent inventés de toutes pièces, les situations sont irréelles", lui fait écho un autre internaute, sous le nom de Rainman.
"A la télévision, tous les feuilletons étrangers ont été victimes d'une attaque en force de la production télévisée nationale ", souligne le critique d'art et sociologue Daniil Dondouréi qui dirige la revue "Iskousstvo kino". "Et même dans les feuilletons on ne voit pas de personnage exerçant des professions nouvelles, des signes de la vie nouvelle, des problèmes actuels. Nos meilleurs réalisateurs, à quelques rares exceptions, ne font pas de films contemporains".
Le cinéma russe ne s'est pas encore déterminé quant aux idées à professer mais sept importants réseaux de salles se sont déjà regroupés pour un partenariat sans but lucratif, "Kinoallians", qui, inévitablement, défendra les intérêts aussi bien des distributeurs que des producteurs étrangers.