Comment Moscou voit-il cette situation? Le président russe Vladimir Poutine estime que "ces derniers jours, le dialogue a évolué de manière très constructive" au sein du Conseil de Sécurité. Les États-Unis et la Grande-Bretagne ont démontré qu'ils sont capables non seulement à entreprendre des actions unilatérales, mais aussi à écouter les autres pays. Des modifications notables ont été apportées au projet initial introduit par Washington et Londres qui n'ont probablement pas oublié le triste sort du projet de résolution sur Chypre. Pour la première fois depuis des années, la Russie a opposé alors son veto sur le texte qui avait été soumis au vote sans être concerté avec tous les membres du Conseil.
Cette fois, les membres du Conseil de Sécurité se sont efforcés à trouver un compromis puisqu'ils sont tous, sans exception, intéressés à une stabilisation rapide de la situation en Irak. Il est également clair que les États-Unis et la Grande-Bretagne étaient prêts à faire des concessions puisqu'ils sont incapables de contrôler seuls la situation en Irak et qu'ils souhaitent obtenir une assistance militaire, juridique et financière internationale.
La résolution du Conseil de Sécurité salue la fin de l'occupation et le transfert de la souveraineté irakienne à son peuple. En même temps, les États-Unis, la Grande-Bretagne et les forces d'occupation ne répondent plus de ce qui se passe en Irak. C'est l'essence de la résolution.
Il est clair que Washington cherche à toujours pouvoir influer sur l'évolution des événements en Irak. Les membres du Conseil de Sécurité qui ont apporté des amendements au projet américano-britannique, ont, pour leur part, tout fait pour permettre aux Irakiens de gouverner leur pays. Un compromis en est le résultat.
Selon le vice-ministre russe des Affaires étrangères Iouri Fedotov, "toutes les propositions russes sont impliquées" dans la résolution 1546 du Conseil de Sécurité. Rappelons que Moscou a insisté pour que le gouvernement irakien ait un contrôle total des forces armées et des ressources naturelles nationales. M.Fedotov estime que la nouvelle résolution confère réellement l'autorité de gouverner l'Irak au cabinet des ministres irakien.
Par ailleurs, la Russie a appuyé la position française en ce qui concerne le mandat de la force multinationale. Il s'agissait, avant tout, de revoir le mandat. Les parties y sont vite parvenus à un compromis: le mandat expire en janvier 2006. Conformément à la nouvelle résolution, la force multinationale peut quitter l'Irak avant cette date par la décision du gouvernement du pays.
La discussion sur le mécanisme de coopération entre les militaires irakiens et la force multinationale a été beaucoup plus longue. La France souhaitait que les Irakiens aient le droit de veto sur les "opérations militaires sensibles" des troupes étrangères. Moscou partageait cette position, alors que Washington et Londres étaient contre. Ils ont seulement consenti à consulter les Irakiens avant de lancer des opérations sensibles, à coordonner leurs actions avec le gouvernement irakien et à en informer le Conseil de Sécurité de l'ONU. La France et la Russie se sont déclarées satisfaites malgré quelques réserves.
Qui plus est, les Irakiens n'ont pas voulu insister sur leur droit de veto. Quelques jours avant le vote décisif, le nouveau Premier ministre irakien Iyad Allaoui a déclaré que son gouvernement préférait coopérer étroitement avec les forces de la coalition au lieu de profiter de son droit de veto sur leurs actions. Il faut reconnaître que cela est raisonnable, du point de vue purement militaire. Les membres du Conseil de Sécurité pouvaient donc ne plus en discuter.
La nouvelle résolution tient aussi compte de la proposition russe de revoir les mandats de la Commission de contrôle, de vérification et d'inspection des Nations Unies (COCOVINU) et de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique (AIEA) en Irak pour établir qui s'occupera de la recherche des armes de destruction massive dans ce pays et qui y effectuera un contrôle du désarmement. Rappelons que les inspecteurs internationaux n'ont pas eu le temps d'achever leurs missions en Irak avant l'occupation du pays. Cela peut signifier que des armes et des matières prohibées qu'on pourrait utiliser pour fabriquer des armes de destruction massive peuvent se trouver en Irak.
Un rapport des inspecteurs internationaux a été diffusé à New York la veille du vote du Conseil de Sécurité de l'ONU. Selon le rapport, les stocks irakiens de matières et d'équipements dangereux n'ont pas été bien surveillés et certains d'entre eux ont été pillés pendant l'occupation. Les moteurs de missiles "sol-air", qui se trouvaient en Irak avant la guerre, ont récemment été découverts à Rotterdam. Le lieu où se trouvent les autres armements et les personnes qui les contrôlent demeurent inconnus. Aussi Moscou estime-il qu'il faut relancer au plus vite le fonctionnement de la COCOVINU et de l'AIEA en Irak.
La Russie apprécie beaucoup le fait que la résolution prévoit la tenue d'une conférence internationale. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a noté que cela permettra d'assurer "un soutien extérieur" au rétablissement - de facto - de la souveraineté irakienne.
La résolution contient aussi une autre nuance importante pour Moscou. L'argent encaissé par le Fonds de développement pour l'Irak sera distribué de façon transparente et équitable. On peut espérer que tous les pays souhaitant participer à la reconstruction de l'Irak auront les mêmes possibilités. Pourtant, ce n'est pas encore un fait accompli. On ne sait pas non plus si les autres dispositions de la résolutionseront respectées pleinement.
Les diplomates considèrent qu'ils ont tout fait pour garantir le succès du processus de transition en Irak en adoptant de nombreux amendements. Cependant Iouri Fedotov a souligné que l'essentiel c'est l'application de la résolution.