Le cabinet d'ambre: la mystification continue

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MOSCOU, 9 juin (Par Anatoli Koroliov, commentateur politique de RIA Novosti). Le 5 juin, la veille du 60-e anniversaire du débarquement des troupes alliées en Normandie, le livre d'Adrian Levy et de Catherine Scott-Clark "Le Cabinet d'ambre. L'histoire d'une grande mystification", était mis en vente dans les librairies de Grande-Bretagne. Les auteurs prétendent que le Cabinet d'ambre, un chef-d'oeuvre créé par des artisans allemands au XVIII-e siècle, aurait été détruit dans l'incendie du château de Königsberg, provoqué par une négligence ou un acte de vandalisme des soldats soviétiques après la prise de Königsberg par l'Armée Rouge.

Les auteurs se réfèrent à des documents récemment découverts par eux dans des archives russes. Anatoli Koutchoumov, ancien employé du musée de Tsarskoé-Sélo et intendant du Cabinet d'ambre, a fait état de cet incendie dans des manuscrits de travail. Rappelons que le Cabinet d'ambre avait été le plus luxueux des locaux du Palais Catherine à Tsarskoé-Sélo, dans les environs de Saint-Pétersbourg. Il avait été offert à Pierre le Grand en 1717 par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume 1-er. Le Cabinet était en quelque sorte un énorme coffret revêtu de panneaux démontables incrustés d'ambre.

Au cours de l'agression de l'Allemagne contre l'URSS, les employés du Palais de Tsarskoé-Sélo n'avaient pas eu le temps de démonter le trésor et pour dissimuler celui-ci ils avaient simplement collé du papier peint sur les panneaux. Seulement les Allemands ne s'étaient pas laissés prendre au subterfuge. Ils découvrirent le Cabinet d'ambre, le démontèrent et l'emportèrent à Königsberg, dans le château de la ville qui abritait un musée. Le cabinet d'ambre y fut assemblé de nouveau et la prise de guerre fut montrée au public.

Le sort final du chef-d'oeuvre est ténébreux. Selon une des hypothèses les plus plausibles, il aurait été transféré en Allemagne avec d'innombrables autres oeuvres d'art et tout ce butin y aurait été entreposé par desdétachements SS dans des mines, des grottes et autres endroits secrets, pour finalement disparaître à jamais.

Toutefois, le livre d'Adrian Levy et de Catherine Scott-Clark avance une version qui a immédiatement fait sensation.

Sur quoi est-elle fondée? L'ancien intendant du Cabinet d'ambre, Anatoli Koutchoumov, qui avait été chargé de retrouver le chef-d'oeuvre à Königsberg peu après l'entrée des troupes soviétiques dans la ville, était entré en contact avec un serveur qui avait travaillé dans un bar d'officiers aménagé dans le château de Königsberg. Il lui aurait dit que des soldats soviétiques auraient provoqué eux-mêmes l'incendie et que toutes les caisses renfermant le Cabinet d'ambre et qui se trouvaient dans la Salle des chevaliers avait été détruites par les flammes. Au demeurant, le jour de l'incendie, le 12 avril 1945, le barman en question se trouvait non pas au château, mais à l'hôpital et il ne devait être mis au courant du sinistre qu'en reprenant son service au bar.

Les auteurs de la sensation ont découvert les inscriptions manuscrites d'Anatoli Koutchoumov aux Archives publiques centrales de la littérature et de l'art à Saint-Pétersbourg. Toutefois, après avoir découvert ces documents, Adrian Levy et Catherine Scott-Clark n'ont pas jugé utile de demander à des experts russes ce qu'ils pensaient de ces documents, préférant révéler leur existence au cours d'une campagne médiatique menée tambour battant la veille de la parution du livre. Ce comportement incite à penser que les auteurs étaient mus davantage par des motifs commerciaux que par intérêt scientifique et désir d'établir la vérité. Il met la puce à l'oreille et incite à se montrer critique à l'égard des faits qu'ils avancent.

Car outre le côté moral de l'affaire, il y a les très sérieuses lacunes que comporte cette sensation. Par exemple, on ne s'explique pas pourquoi, si le Cabinet d'ambre a été détruit en totalité dans l'incendie du château en raison de la négligence de soldats, un de ses éléments essentiels est resté intact? Il s'agit du fragment qui a récemment été découvert à Brême, dans l'appartement d'un certain Hans Ahtermann, mis sous les verrous après qu'il l'eut proposé à un antiquaire en échange de 2,5 millions de dollars.

Cette trouvaille a fait l'objet d'une sollicitude toute particulière du gouvernement allemand. A l'occasion du Tricentenaire de Saint-Pétersbourg, le bourgmestre de Brême a solennellement restitué le fragment à la Russie, après quoi il a retrouvé sa place initiale. A ce moment là le Cabinet d'ambre avait entièrement été reconstitué par des restaurateurs pétersbourgeois. Pour expliquer la présence du fragment dans son appartement, Hans Ahtermann a indiqué que le panneau avait été ramené de Russie par son père, officier de la Wehrmacht, qui soi-disant aurait réussi à "sauver le panneau" en 1941 pendant un bombardement, lors du transfert du chef-d'oeuvre du Palais Catherine à Königsberg.

S'il s'était simplement agi d'un petit fragment, d'une plaque d'ambre, le vol n'aurait en rien contredit la destruction du Cabinet d'ambre pendant l'incendie.

Seulement ce dont il est question, c'est du noyau de la composition, du panneau central baptisé "Odorat et toucher", exécuté par des artisans italiens dans la technique de la mosaïque florentine (il y en avait quatre comme celui-là). Ce panneau ornait le centre du mur d'ambre. Comme un brillant enjolivant une bague. C'est justement la couleur de la mosaïque florentine faite de pierres précieuses qui avait servi de diapason décoratif utilisé par les artisans pour choisir les tons d'ambre. Or, si la mosaïque florentine a été volée en 1941, il est impossible que le Cabinet d'ambre ait été présenté ultérieurement au château de Königsberg. Un trou noir au centre de la composition recherchée aurait privé le chef-d'oeuvre de la moitié de sa beauté et de la moitié de sa splendeur. Toutefois, on sait que le Cabinet d'ambre était exposé en permanence au musée sousle patronage du docteur et critique d'art Alfred Rode. Et rien n'indique que c'est un Cabinet d'ambre défiguré qui aurait été exposé au château de Königsberg. La mosaïque florentine n'a pu être dérobée que plus tard, au moment de la débâcle.

Cette question est suffisante pour avoir de sérieux doutes sur la version avancée par les auteurs du livre, selon laquelle le Cabinet d'ambre a entièrement été détruit dans l'incendie. La même question permet aussi de mettre en cause les dires d'Hans Ahtermann sur l'exploit de son père qui a "sauvé la mosaïque" pendant un barbare bombardement russe. Une question se pose alors: si il l'a effectivement sauvée, alors pourquoi ne l'a-t-il pas remise à sa place? En 1941, il n'était guère aisé en Allemagne de transporter avec soi un trésor bénéficiant de la protection du reich. Il est plus logique de supposer qu'il y a bien eu vol et qu'il a été commis non pas en 1941, mais au plus fort de la fuite panique de Königsberg, en 1945. Justement pendant l'évacuation du chef-d'oeuvre en Allemagne, un mois avant la capitulation et la chute du III-e Reich. A ce moment là, en volant la mosaïque florentine l'officier de la Wehrmacht ne risquait plus grand chose.

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