Mardi dernier, il a effectivement été congédié pour avoir divulgué l'exigence formelle de sa propre direction de supprimer, dans son programme hebdomadaire "Namedni", une interview avec la veuve de l'ancien vice-Président de la Tchétchénie, Zelimkhan Yandarbiev, qui avait trouvé la mort, il n'y pas longtemps, dans une explosion criminelle au Qatar. Soupçonnés d'implication dans cet attentat, trois citoyens de la Fédération de Russie avaient alors été arrêtés au Qatar. Peu après l'un de ces trois avait été relâché à la suite d'une conversation téléphonique entre le Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, et le cheikh du Qatar, alors que les deux autres sont en train de déposer, à présent, devant le tribunal qatari. La situation même du procès des citoyens russes au Qatar est extrêmement douloureuse pour la direction de la Russie. Si le Qatar rend un jugement de condamnation aux Russes retenus, Moscou ne l'acceptera jamais et va déployer de très énergiques efforts politiques extérieurs pour en obtenir une révision.
Tel est, somme toute, le fond politique général du scandale actuel autour de Leonid Parfenov.
Or, cet homme incontestablement talentueux s'est prononcé avec toute la précision possible à ce sujet: "C'est déjà depuis 25 années que je suis dans le journalisme, et il est sans doute inutile d'essayer de m'apprendre à aimer ma Patrie". Force est de reconnaître que cette phrase reflète sans doute on ne peut mieux l'essence même du conflit, en tant que tel. Ces paroles échappées à Leonid Parfenov résument, certes, son attitude professionnelle du journaliste face aux arguments de la direction de la chaîne de télévision NTV en faveur de la suppression de l'interview qui aurait pu compliquer encore plus la situation déjà sans cela très grave autour des Russes retenus au Qatar.
Aujourd'hui, les "Izvestia" publient dans ses pages une très grande interview avec Leonid Parfenov sous le titre: "L'information doit être un business". Le fait que le journalisme est un business pour Leonid Parfenov est devenu tout à fait évident il y a déjà deux ans quand, à cause d'un conflit avec le Kremlin, tous les meilleurs journalistes étaient partis de la compagnie de télévision NTV. De toutes les vedettes de cette chaîne, une seule personne y était alors restée - Leonid Parfenov.
Or, un homme avec un sens aussi vif de la survie politique dans le métier ne pouvait évidemment pas ne pas comprendre que sa volonté de défendre coûte que coûte un sujet à sensation ne manquerait pas de provoquer un conflit avec sa propre direction. Le conflit a effectivement éclaté, et ses deux parties en subissent les conséquences. Quoi qu'il en soit, là encore, Leonid Parfenov est resté invariablement fidèle à lui-même, et plus précisément à son principe de toujours - "l'information est un business". On a tout lieu de reconnaître qu'il fait aujourd'hui la une de pratiquement tous les journaux en Russie et fait parler de lui tant à la radio qu'à la télévision dans le pays.
Le licenciement de Leonid Parfenov prend aujourd'hui l'allure d'un scandale dans une famille respectable. Au bout du compte, l'interview à scandale avec la veuve de Zelimkhan Yandarbiev a été montrée dans une édition de "Namedni" pour les régions Est du pays, mais supprimée dans l'émission pour Moscou. Cependant, l'actuel scandale suscite de nouveau la question de savoir si la censure en Russie est en train de renaître, en tant qu'institut politique. Prétendre qu'elle n'existe pas serait sans doute naïf. Affirmer qu'elle existe bel et bien serait pour le moins imprudent.
Nul doute que le pouvoir cherche à contrôler le flot d'information, et surtout, quand les intérêts d'Etat sont en cause. Et le cas de l'interview avec la veuve de Zelimkhan Yandarbiev touche incontestablement un nerf extrêmement douloureux. C'est que la Tchétchénie et tout ce qui y est lié, de près ou de loin, ce sont les questions de l'intégrité nationale de la Fédération de Russie, questions que le Kremlin ne peut évidemment pas négliger. Dans bien des médias, les journalistes comprennent d'ailleurs très bien ces règles du jeu. Critiquant les autorités et Vladimir Poutine lui-même, ils ne se heurtent pratiquement à aucun interdit ni ennui. Mais il est des arrangements tacites que la presse doit respecter. Or, cela n'est guère une particularité purement russe, loin de là!
Quand tout de suite après la fusillade de la Maison-Blanche (de Moscou), en 1993, l'un des gros journaux européens m'avait commandé le commentaire, il n'avait pas été publié à cause d'une seule phrase où il s'agissait notamment des actions anticonstitutionnelles de Boris Eltsine. On m'avait alors expliqué que la rédaction avait été soumise à de très puissantes pressions de la part justement de ces hommes politiques qui avaient appuyé les actions de Boris Eltsine à l'époque. Je ne doute pas, non plus, un seul instant, qu'en Russie, on n'aurait pas tardé à remettre en cause la qualification de la porte-parole de Colin Powell qui a littéralement coupé la parole à son chef intervenant en direct à la télévision. Du moins, à NTV, on n'a pas interrompu l'interview en cours, mais on l'a supprimée après. Les journalistes russes sont en émoi, mais nul ne met en ridicule, en revanche, le management à NTV.