Les forces spéciales géorgiennes éprouvent les nerfs des soldats de la paix russes

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MOSCOU, par Viktor Litovkine, commentateur militaire de RIA Novosti.

Le scandale à la frontière de la Géorgie et de l'Ossétie du Sud qui a duré plusieurs heures, du 31 mai au matin et jusque dans la soirée du même jour, appartient maintenant au passé. Les forces spéciales géorgiennes ayant pénétré à l'improviste dans la zone de démarcation de 12 km séparant les parties en conflit, l'ont quitté tout aussi impromptu. Mais en laissant derrière elles une foule de questions. Dont la principale, à savoir pourquoi ces derniers temps Tbilissi tente-t-il de résoudre par les méthodes d'intimidation musclée les problèmes litigieux avec les territoires faisant partie de la république de Géorgie? Et ce à chaque fois, pour employer le langage des sportifs, à la limite du "fall".

Mais tout d'abord, les raisons et les circonstances de l'apparition du conflit à la frontière entre la Géorgie et l'Ossétie du Sud. Il y a quelques jours, le ministère géorgien de l'Intérieur a installé cinq postes de police dans la zone de démarcation séparant les parties en conflit à proximité du village de Tkviani, situé sur la route conduisant de la capitale de l'Ossétie du Sud, Tskhinvali, au chef-lieu de région de Gori, en Géorgie. Tbilissi a déclaré que cette mesure était destinée à faire échec à la contrebande qui emprunte cet itinéraire pour parvenir de Russie en Géorgie. La présence de policiers dans la zone démilitarisée a suscité, affirme-t-on, de vives protestations de la part du commandant des Forces mixtes de maintien de la paix dans la région du conflit (six bataillons ossètes, trois géorgiens et trois russes - soit quelque 1500 hommes), le général russe Sviatoslav Nabzdorov, qui aurait, selon les assertions d'officiels de Tbilissi, promis de les bouter par la force hors de cette localité. Et pour assurer la défense de ses postes fraîchement installés, Tbilissi a dépêché les forces spéciales du ministère de l'Intérieur à la frontière de l'Ossétie du Sud.

Mais il s'estavéré que le général Nabzdorov n'avait jamais fait aucune déclaration de ce genre, ainsi que l'a fait savoir le supérieur du commandant des Forces mixtes de maintien de la paix - le commandant en chef adjoint des Troupes terrestres de Russie, le général-lieutenant Valéri Evnévitch. En outre, pour régler les litiges dans la zone du conflit entre la Géorgie et l'Ossétie du Sud, il existe une Commission mixte de contrôle aux réunions de laquelle on peut poser n'importe quelle question, les parties concertant par la suite les mesures appropriées à prendre. Mais Tbilissi s'est gardé de convoquer cette commission et a préféré l'usage de la force. Pour quelle raison?

Tout simplement parce que le cliquetis des armes que l'on fourbit et la menace de la force ont déjà réussi à la jeune direction de l'Etat géorgien. Ceci est valable aussi bien pendant la "révolution des roses" à Tbilissi que dans la lutte contre "l'administration rebelle" de l'Adjarie. Il semblait qu'il suffisait de très peu de chose pour que cette méthode marche à Tskhinvali, et ensuite à Soukhoumi. Mais en Ossétie comme en Abkhazie, la situation ne ressemble en rien à ce qui s'est passé à Batoumi.

L'Adjarie n'a jamais déclaré qu'elle se séparait de la Géorgie, elle n'a jamais été le théâtre d'affrontements sanglants, par ailleurs ethniquement les Adjariens ne se distinguent pratiquement en rien des Géorgiens, si ce n'est sur le plan des confessions religieuses. En Ossétie du Sud, il en va autrement, bien que les Ossètes comme les Géorgiens professent la religion orthodoxe. Alors que Tbilissi proclamait son indépendance vis-à-vis de l'URSS et de Moscou, Tskhinvali a refusé de suivre son exemple et a déclaré son intention de lier son destin à celui de la Russie et de l'Ossétie du Nord. Décision confirmée par le référendum tenu en Ossétie du Sud le 19 janvier 1992. En guise de riposte, la direction géorgienne de l'époque, dirigée par Zviad Gamsakhourdia, a envoyé l'armée dans cette république.

Comme journaliste militaire, j'ai été le témoin du carnage sanglant perpétré par les sbires armés à la solde de Tbilissi en Ossétie du Sud. Bilan: des dizaines de villages ossètes rasés, des centaines de maisons pillées et incendiées, près d'un millier de personnes - des vieillards, des enfants, des femmes - tuées. Plusieurs milliers d'innocents sont restés sans toit, ont perdu tous leurs biens, sont devenus des réfugiés. Mais le pouvoir central n'est pas parvenu à asseoir son contrôle sur cette république insoumise. Le massacre n'a cessé qu'avec l'introduction des soldats de la paix russes en Ossétie du Sud, rejoints en vertu de l'accord de Dagomys du 24 juillet 1992 par les bataillons de maintien de la paix de Tskhinvali et de Tbilissi.

Depuis 12 ans, les Forces mixtes de maintien de la paix sont présentes dans cette république non reconnue, et toutes ces années durant il ne s'est produit aucun incident interethnique sérieux. Mais, comme l'affirment les Ossètes, personne n'a oublié les maux et la douleur infligées par les troupes géorgiennes. Dans le Caucase on a la mémoire tenace et on n'oublie pas les outrages. Et tout spécialiste impartial comprend qu'on ne parviendra pas de sitôt à "replacer Tskhinvali" sous la juridiction de Tbilissi, et certainement pas en recourant à la force.

Le monde connaît de nombreux exemples de "pays divisés". Certains existent depuis 50 - 60 ans (Corée du Sud et Corée du Nord, Chine et Taïwan), d'autres depuis moins longtemps (Chypre partagée entre la Grèce et la Turquie). Mais il faut une patience à toute épreuve, des efforts diplomatiques, économiques et politiques colossaux pour empêcher une nouvelle effusion de sang et réunir le pays non pas par la force des baïonnettes, mais sur la base de l'entente universelle et de l'intérêt général. En Ossétie du Sud, tout comme en Abkhazie, où la situation est analogue, l'entente et l'intérêt réciproques font défaut. Pourquoi Tbilissi se refuse-t-il à le comprendre?

Les réponses sont nombreuses. Mais une seule semble évidente. Il apparaît que la direction géorgienne a remporté - non sans l'aide de la Russie - une victoire trop facile sur le "lion adjare" Aslan Abachidze (Aslan signifie lion - ndlr). Aujourd'hui, beaucoup à Tbilissi veulent apparemment étendre ce succès, montrer que le nouveau président de la Géorgie, Mikhaïl Saakachvili pourra faire son entrée dans l'histoire comme l'empereur David IV (1073 - 1125) - rassembleur et unificateur des terres géorgiennes.

Mais en mille ans beaucoup de choses ont changé, aussi bien en Géorgie qu'autour de la Géorgie. La force des armes, la pression armée peuvent résoudre bien des questions, mais pas toutes. Et l'empereur David, surnommé le "Bâtisseur" par le peuple, utilisait lui aussi l'épée, rapportent les historiens, mais en premier lieu il pensait à l'attrait économique et commercial de l'union des principautés géorgiennes.

Mais il est peu probable qu'une union avec ce gouvernement qui est incapable d'approvisionner sans à-coups en électricité ou en gaz sa propre population, qui ne peut mettre en route son industrie, assurer le fonctionnement de ses chemins de fer, puisse s'avérer attrayante... peut-être faudrait-il commencer par là, au lieu de fourbir les armes aux frontières des républiques rebelles?

Il est vrai qu'il est bien plus difficile de développer son économie que d'organiser des parades militaires, de mener des exercices tactiques avec tirs réels tantôt à une frontière, tantôt à une autre, de faire danser la valse-hésitation aux forces spéciales...

D'ailleurs, c'est à Tbilissi d'opérer un choix. Quant aux soldats de la paix russes et à leurs collègues d'Ossétie du Sud, ils ont les nerfs solides, comme on a pu s'en convaincre. Aucun d'entre eux n'est tombé dans le panneau de la provocation, personne n'a retourné l'artillerie lourde contre les forces spéciales géorgiennes, personne n'a succombé à l'émotion, aucun coup de feu n'a retenti. Ils ont fait du bruit, beaucoup de bruit. Toutes les chaînes de télé, toutes les radios, la presse écrite et les agences d'information en ont parlé, les politiques en ont eu la migraine. Ce n'est pas la première fois qu'un tel événement se produit. Et finalement ils ont regagné leurs quartiers.

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