En effet, le document tournait en rond, aucune idée neuve, aucun argument probant n'étaient émis et tous comprenaient que la solution du problème devait être politique.
Les partisans du document sont déjà heureux de ne pas avoir entendu un "non" du président. "Certes, il est encore prématuré de déboucher une bouteille de champagne mais nous avons repris courage car la sagesse politique a pris le dessus sur les circonstances", a déclaré le directeur adjoint du Centre économique régional russe de la Commission européenne, Serguéi Kouraev.
Ayant commencé sa marche triomphale à Kyoto, ancienne capitale japonaise, en 1997, le protocole s'est subitement enlisé dans les étendues russes. Le document a été ratifié par 110 pays lorsque l'imprévu s'est produit en 2002 : les Etats-Unis ont déclaré la suspension de leur participation au protocole. Cette démarche que nul ne pouvait prévoir à placer le premier projet global du monde sur la lutte contre le réchauffement du climat dans la dépendance envers la Russie. Les conditions du protocole stipulent qu'il n'entrerait en vigueur que s'il est ratifié par un groupe d'Etat produisant ensemble au moins 55% des quantités mondiales de gaz de serre. La part de la Russie qui s'élève à 17,4% s'est donc devenue décisive.
La nouvelle situation a provoqué une polémique à propos des "avantages" et des "inconvénients" du protocole de Kyoto. Le face-à-face opposait deux camps, d'un côté des partisans enthousiasmés, de l'autre des contradicteurs acharnés. Bien que peu nombreux, les participants à la discussion étaient tous des figures de proue : scientifiques de renom, économistes de premier rang, représentants de l'élite politique. La presse, comme d'habitude, a jeté de l'huile sur le feu. Mais du fait de la spécificité du problème, le seul effet réel sur l'opinion publique russe a été de lui apprendre que Kyoto était l'ancienne capitale du Japon.
Le directeur de l'Institut académique des problèmes hydrauliques et membre correspondant de l'Académie des sciences de Russie Viktor Danilov-Danilian est un des partisans convaincus du protocole. De l'autre coté de la barricade la position était tenue par une autre sommité scientifique, l'académicien Youri Izrael, directeur de l'Institut du climat global et de l'écologie de l'Académie des sciences de Russie. L'un affirmait que nier les effets des actions anthropiques sur le climat était du cynisme pur et simple. L'autre soutenait que "l'influence de l'activité économique de l'homme sur le climat n'était pas prouvée de façon scientifique". Un troisième intervenant au débat, le conseiller économique du président, Andréi Illarionov, était plus catégorique, déclarant que le protocole de Kyoto était un document "illusoire, inefficace et discriminatoire pour la Russie". Dans un élan emphatique, il a déclaré à des auditions parlementaires que le protocole de Kyoto était porteur d'un préjudice comparable aux malheurs causés au pays par le GOULAG stalinien ou par le camp nazi d'Auschwitz. Ces propos ont rendu l'auditoire coi. Mais il y a eu aussi d'autres points de vue. Selon Alexandre Khanykov, " les allégories terrifiantes donnaient l'impression d'un show auquel recourent d'ordinaire les orateurs à court d'arguments".
La position de Vladimir Poutine sur le protocole de Kyoto ne tient pas compte ni des arguments des partisans du protocole de Kyoto, ni des conclusions du rapport présenté par l'Académie des sciences dont l'auteur Youri Izrael parle de l'absence de fondement scientifique du document. Le président n'a pas écouté non plus son conseiller économique Andréi Illarionov. Le chef de l'Etat a opté pour le "milieu en or" où aime tant résider la vérité et, comme on vient de l'apprendre, a ordonné au premier ministre Mikhaïl Fradkov de faire faire des calculs indépendants des risques inhérents au protocole de Kyoto. C'est ce que fait actuellement le ministère de l'Energie et des Transports dirigé par Viktor Khristenko.