Il y a dans le rapport annuel du département d'Etat américain sur la situation en matière de droits de l'homme dans le monde un chapitre spécialement consacré à la Russie. Et croyez-moi sur parole, moi Russe et Moscovite de surcroît, que ce chapitre se lit avec pratiquement autant d'intérêt que les romans policiers de Boris Akounine, auteur qui est très à la mode en Russie d'aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, il ne s'agit pas du tout de cette longue liste des faiblesses et des tares de la démocratie russe que l'on y trouve, loin de là! C'est que pour le lecteur russe, c'est un sujet plutôt ennuyeux, car il ne sait déjà que trop lui-même où justement son pays manque de droits de l'homme et de libertés civiles.
Nul ne contestera, en effet, que des gens périssent injustement et disparaissent sans laisser de traces en Tchétchénie. Nul ne va sans doute nier, non plus, que les élections de niveaux différents en Russie, à commencer par les législatives fédérales jusqu'aux élections des gouverneurs dans les régions , ne sont pas impeccables, et il arrive même qu'on leur reproche, à juste titre cependant, l'usage de la fameuse ressource administrative. Nul doute que les tribunaux russes doivent encore renforcer leur indépendance face aux autorités, maîtriser l'institut même de la cour des assises et faire encore énormément afin de garantir, comme il se doit, l'égalité de tous les Russes devant la loi.
Mais si l'on prend en compte qu'un peu plus d'une décennie seulement s'est écoulée depuis l'effondrement du système d'arbitraire soviétique, même dans son état actuel, la démocratie russe permet incontestablement un certain optimisme et nous permet même d'en être fiers.
Aussi, l'emphase critique du rapport du département d'Etat américain au sujet des droits de l'homme en Russie n'attache-t-elle, somme toute, aucune attention spéciale chez un lecteur russe ordinaire. Mais son intérêt est tout de suite éveillé et tourne même en stupéfaction quand il prend connaissance d'un océan immense de toute sorte d'organisations non gouvernementales (ONG) et de structures privées, de commissions et de fondations de tout genre et même de médias qui fonctionnent sur le territoire de la Fédération de Russie grâce à l'argent provenant du budget fédéral des Etats-Unis.
Tout porte à croire que la raison d'être de ces "partenaires" - c'est justement le nom que leur attribue le département d'Etat US dans son rapport - consiste notamment à organiser d'innombrables actions, projets et campagnes qui s'effectuent, prétend-on, au nom de la progression de la démocratie russe. La pauvre Russie est littéralement entortillée dans tout un réseau de centres d'observation et d'éducation qui cherchent par tous les moyens à nous inculquer, à nous autres Russes incultes, une multitude de choses à commencer par la manière de traiter les magnats-voleurs du business national jusqu'au critère d'une preuve suffisante attestant l'enrôlement d'un Russe par un Renseignement étranger.
Qui plus est, toute cette leçon à l'échelle de la Russie tout entière est enseignée avec de l'argent provenant du budget national des Etats-Unis.
Ainsi, comme on lit dans le rapport évoqué du département d'Etat américain, l'un des "partenaires des Etats-Unis" (c'est-à-dire, une organisation russe financée par les USA) a effectué la formation de quelque 1000 collaborateurs de 200 chaînes de télévision régionales selon les spécialités du management, du journalisme, de la méthode des ventes et des know-how de production". Autrement dit, une sorte de formation en vrac. Rien à dire, l'ampleur et la diversité des disciplines enseignées y sont bel et bien surprenantes.
On compte, à ce jour, parmi les "partenaires" du genre au moins 2 000 organisations non gouvernementales russes, dont les activités sont financées par les Etats-Unis, que ce soit sous forme de bourses directes ou d'autres types d'appui matériel. En tout, pour parfaire la démocratie russe embryonnaire, les Etats-Unis ont débloqué, en 2003, près de 79,2 millions de dollars, en n'y lésinant manifestement pas sur les moyens. Si l'on prélève sur cette somme 48 millions de dollars, assignés aux échanges humanitaires, il restera au moins 31,2 millions de dollars, dépensés par les Etats-Unis sur le territoire même de la Fédération de Russie pour que les libertés civiles y connaissent enfin leur essor nécessaire.
On dirait qu'une activité aussi longue et persévérante ne peut être que saluée.
Néanmoins, tant à Moscou qu'au sein des organisations internationales de défense des droits de l'homme, on se demande aujourd'hui avec de plus en plus d'angoisse si Washington ne ronge tout simplement pas la part de ses propres compatriotes, en gaspillant avec trop de générosité sa propre énergie diplomatique et l'argent des contribuables américains au développement de la démocratie à l'étranger, et notamment en Russie, alors que la propre démocratie des Etats-Unis requiert sans doute une attention même encore plus urgente.
A signaler que, par tradition, les rapports annuels du département d'Etat américain n'évoquent jamais la situation en matière de droits de l'homme à l'intérieur même des Etats-Unis. Pourtant, même un examen rapide et superficiel de ces pages des rapports annuels d'Amnesty International - une très influente organisation internationale de défense des droits de l'homme - qui sont notamment consacrées à la situation aux Etats-Unis ne manque pas mettre en émoi tout lecteur pensant.
Pourquoi, en effet, le département d'Etat se préoccupe-t-il tant de la disparition des gens en Tchétchénie alors qu'en Amérique elle-même, selon le ministère de la Justice des Etats-Unis, 16 110 personnes ont été tuées rien qu'en 2002, ce qui est, d'ailleurs, un record absolu du monde pour le nombre des homicides? Pire, en Irak, par exemple, les bombardements américains en tapis des quartiers résidentiels et des centres de commerce ont emporté, selon les calculs du journal britannique "Independant" (20.1.04), les vies de quelque 16 000 Irakiens, dont 10 000 civils!
Quel manque de sincérité faut-il donc avoir pour essayer de faire leçon aux médias russes au sujet de la liberté de la presse alors que, selon les conclusions tirées d'un sondage effectué par Sonoma State University, la liberté de la presse, de la parole et d'expression est en train de traverser une crise très grave à l'intérieur même des Etats-Unis?
Or, les scandales qui ébranlent régulièrement les médias américains en témoignent avec éclat. L'un des exemples les plus récents est que, le 5 juin 2003, à la suite des accusations étayées d'avoir dénaturé sciemment les faits, deux rédacteurs en chef du "New York Times" ont été tout bonnement obligés de donner leur démission. Ce genre d'incidents ont fini par inciter 15 journalistes américains de renom à éditer le livre intitulé "Black List" où ils lancent une sévère mise en garde: la liberté de la presse américaine est en danger. Ainsi, l'ancienne correspondante de la CBS et de la CNN, Kristina Borjesson, qui figure d'ailleurs parmi les auteurs de ce livre, a déclaré dans une interview au "Figaro" français (8.5.03) que les autorités des Etats-Unis contrôlaient d'une façon ou d'une autre toute l'information diffusée par les médias nationaux US alors que les journalistes eux-mêmes ne tarderaient sans doute pas à dégénérer en sténodactylos du gouvernement.
On pourrait certes poursuivre la liste de tels exemples.
Or, lesdits exemples n'y sont pas du tout cités pour conforter la thèse propagandiste très à la mode en temps de l'Union Soviétique qui se résumait à peu près comme suit: tu nous reproches, Amérique, de limiter les droits de l'homme et les libertés fondamentales, alors que tu lynches toi-même des nègres.
Non, il ne s'agit pas de cela, loin s'en faut. Mais si, effectivement, dans la situation aussi déplorable en matière de libertés civiles en Amérique elle-même, les Etats-Unis estiment possible de dépenser des millions et des millions de dollars pour alimenter certains "centres de presse", "commissions publiques" et "fondations caritatives" intervenant sous le drapeau de la défense des droits de l'homme à l'étranger, et notamment en Russie, cela signifie tout simplement que cette générosité américaine a son sens caché, c'est-à-dire une sorte de double fond.
Et l'un de ces jours, le Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, l'a dévoilé en quelque sorte, en avertissant notamment dans son Message annuel à l'Assemblée Fédérale et au peuple du pays que la Russie subissait de puissantes pressions politiques, économiques et médiatiques de la part de ces élites, centres de force et autres groupes d'influence à l'étranger qui ont tout intérêt à ce que la Russie devienne faible, en tant que concurrent commercial global.
En effet, il suffit que la direction russe enregistre ses premiers progrès, bien que modestes en attendant, faut-il le reconnaître, en instaurant notamment l'ordre le plus élémentaire dans le pays, en mettant, par exemple, un oligarque sur un pied d'égalité avec un pauvre devant la loi, en coupant court à l'exploitation d'une chaîne de télévision nationale pour essayer de faire chanter le pouvoir ou en adoptant en Tchétchénie une Constitution, approuvée d'ailleurs par la majorité écrasante des Tchétchènes eux-mêmes, que cela est immédiatement qualifié de glissement vers l'autoritarisme.
Le sans-gêne de telles allégations est pour le moins désarmant. Ainsi, le secrétaire d'Etat américain qui est, dans son propre pays, coupé très rapidement du micro pour lui épargner une question par trop mordante d'un journaliste à la télévision se croit tout de même en droit de déplorer, dans les pages des "Izvestia" russes, l'état actuel des libertés civiles en Russie.
D'autre part, ces mêmes "défenseurs des droits de l'homme" en Russie qui défendent, bec et ongles, un savant russe, ayant vendu des secrets d'Etat à l'étranger, se taisent souvent quand leur voix de soutien est tant attendue par les détenus de la prison irakienne Abou Ghraib, par les prisonniers de la base militaire américaine de Guantanamo ou par les parents du cameraman de la chaîne de télévision "Al-Jazira", tué par un missile américain, autrement dit, par toutes personnes dont les droits ont effectivement été violés.
Comme l'a bien expliqué Vladimir Poutine, de telles organisations, fondations et commissions ne peuvent naturellement pas mordre la main qui leur donne à manger. Adoptant des termes moins métaphoriques, on dirait tout simplement que les droits de l'homme deviennent souvent un moyen très commode pour servir, contre rémunération évidemment, certains intérêts étrangers en Russie.