Un nouveau cosmodrome pour la Soyouz

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MOSCOU, 31 mai (par Youri Zaïtsev, expert de l'Institut de recherches spatiales - RIA Novosti). Les derniers détails du projet de lancements de fusées russes Soyouz depuis le centre spatial de Kourou, en Guyane française, viennent d'être réglés. Dans le cadre de la réalisation du projet, d'un coût total de 314 millions d'euros, l'Union européenne attribuera aux entreprises russes 121 millions d'euros (la première tranche a déjà été versée et ventilée entre les entreprises russes concernées). Les 193 millions restants iront aux firmes européennes chargées du développement de l'infrastructure du pas de tir. L'aménagement de ce dernier est déjà en cours.

De l'avis des experts, ce projet constituera un jalon important dans l'extension du partenariat spatial de la Russie et des pays de l'Union européenne, qui disposeront d'une excellente fusée de classe moyenne tandis que les entreprises spatiales russes étofferont leurs carnets de commandes pour plusieurs années à l'avance.

La fusée russe élargira le parc des lanceurs proposés par l'Europe sur le marché des tirs (outre Soyouz, c'est aussi Ariane-5 et la future fusée légère Vega), ce qui permettra aux clients de choisir le vecteur leur convenant le mieux.

Le lanceur Soyouz est le principal "cheval de trait" de l'astronautique russe, c'est sa version initiale, la légendaire "Semyorka", qui avait orbitalisé les premiers satellites et les premiers vaisseaux pilotés. C'est aussi la fusée spatiale la plus utilisée au monde. De l'avis des experts étrangers, Soyouz est un lanceur "puissant, bon marché et fiable". Le lancement d'un engin spatial étranger au moyen d'une Soyouz revient à quelque 35 millions d'euros.

L'Europe lorgnait depuis longtemps sur cette fusée porteuse russe universelle. En 1996, l'entreprise mixte (EM) Starsem avait été mise sur pied en vue de son exploitation commerciale. Le nom de cette firme est l'abréviation de Space Technology Alliance based on R-Semyorka Launch vehicles. Font partie de l'alliance les compagnies Aérospatiale (aujourd'hui EADS), détentrice de 35 pour cent des actions, Arianespace (15 pour cent), l'entreprise TsSKB-Progress de Samara, fabricante de la fusée (25 pour cent), et l'Agence spatiale russe(25 pour cent).

Pour les tirs qui seront effectués depuis Kourou TsSKB-Progress transformera la fusée de nouvelle génération Soyouz-2 en Soyouz/STK (Starsem-Kourou). Elle sera dotée d'un carénage de nez plus volumineux de manière à pouvoir y loger des engins spatiaux de grandes dimensions; de moteurs plus puissants et d'un système de commande numérique permettant de contrôler de manière plus précise la trajectoire de vol. Les essais en vol de la Soyouz-STK devraient commencer à la fin de 2004 au cosmodrome de Baïkonour. Le premier tir depuis Kourou est programmé pour décembre 2006. A cette date la fusée orbitalisera le satellite astronomique français Corot (COnvection, ROtation et Transits planétaires).

Des Soyouz/STK ont aussi été "commandées" pour les missions Smart2 et Bepi Colombo, ainsi que pour le premier lancement groupé pour le système européen de navigation par satellite Galileo.

Le pas de tir des Soyouz à Kourou sera aménagé non loin de la localité de Sinnamary, à une dizaine de kilomètres au nord du pas de tir des lanceurs Ariane 5. Ce pas sera une combinaison de la charpente basculante de type "tulipe" qui maintenait la "Semyorka" avant le départ, et d'une structure fixe avec paliers d'accès à la fusée escamotables. La décision de lancer les Soyouz depuis un pas de tir autonome a été prise en fonction du plan d'extension de l'infrastructure locale et pour des raisons d'ordre économique et stratégique.

La fusée Soyouz/STK sera acheminée jusqu'au Centre spatial de Kourou par voies terrestre et maritime, à bord de convois ferroviaires spéciaux et dans les cales de cargos européens. Le lancement sera réalisé par la société Starsem.

La fusée Soyouz tirée depuis Kourou bénéficiera de certains avantages "énergétiques" par rapport à Baïkonour et, surtout, à Plessetsk. Ces avantages seront substantiels lors du placement de charges utiles sur des orbites géostationnaires. En effet, plus on se rapproche de l'équateur et plus lourdes sont les charges pouvant être emportées dans l'espace. A Kourou Soyouz pourra orbitaliser des satellites deux fois et demie à trois fois plus lourds qu'à Baïkonour. Ce qui accroît d'autant l'attrait déjà grand de ce lanceur.

Des lancements de vaisseaux pilotés Soyouz au moyen de cette fusée depuis Kourou sont aussi envisagés. Toutefois, du point de vue du poids de la charge utile acheminée jusqu'à la Station spatiale internationale (ISS), les tirs effectués depuis Kourou ne présentent aucun avantage en raison de l'inclinaison spécifique (51,6 degrés) de l'ISS. Ici le gain procuré par la proximité de l'équateur (la vitesse de rotation de la Terre s'ajoute à celle de la fusée) est pratiquement annulé par l'orientation plus septentrionale du tir.

Pour les spécialistes russes, la principale carence de Kourou en tant que cosmodrome pour la desserte de l'ISS réside dans le fait que sa zone n'est pas adaptée à un atterrissage en catastrophe du vaisseau en cas de pépin (la fusée est d'une très grande fiabilité, mais...). En effet, les méthodologies russes sont fondées essentiellement sur les recherches et le sauvetage sur la terre ferme, or à Kourou ces opérations devraient être effectuées principalement en mer.

Par ailleurs, le Centre spatial de Kourou est également inutilisable pour les vols guidés sur des orbites équatoriales du moment que ces dernières offrent un secteur d'observation de la terre limité et que les postes de mesures terrestres russes se trouvent hors des zones balayées par les vols guidés. Il convient de souligner que la construction du pas de tir à Kourou a dans une grande mesure été initiée par les Européens. Pour le programme spatial russe cette installation ne présente pas un besoin particulier. Pour la Russie il est bien plus important de développer l'infrastructure de Plessetsk et d'utiliser les avantages offerts par ce cosmodrome notamment lors du placement de satellites sur des orbites polaires.

Quoi qu'il en soit, l'espace est un business. Les lancements de satellites sont lucratifs. Pour la construction du pas de tir des Soyouz l'Agence spatiale européenne dépensera plus de 300 millions d'euros qu'elle estime pouvoir rentabiliser en dix ans malgré tous les problèmes rencontrés aujourd'hui sur le marché des lancements commerciaux. La partie russe elle aussi sera bénéficiaire.

Lorsque la construction du pas de tir du lanceur russe sera achevée à Kourou (ce dont pratiquement plus personne ne doute aujourd'hui), Soyouz sera la seule fusée au monde à être tirée de trois pays différents: depuis la Russie (Plessetsk), le Kazakhstan (Baïkonour) et la Guyane française (Kourou).

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