Scénario 1. La Russie augmente notablement ses exportations. Le 3 juin, l'OPEP, à Beyrouth, devrait prendre la décision officielle de relever les quotas de production. La même chose est attendue de la Russie.
Le ministre des Finances, Alexeï Koudrine, est sûr que le gouvernement s'en tiendra à son ancienne politique d'exportation et réalisera la stratégie qui consiste à augmenter l'offre. Bien que, dit-il, les tendances actuelles puissent s'avérer de courte durée, elles profitent au pays : "la Russie doit augmenter la production et vendre son pétrole à des prix plus élevés". Le professeur Evgueni Yassin, ex-ministre de l'Economie, pourrait être rangé parmi les "compagnons d'idées" de Koudrine. Il croit que la "dépendance pétrolière" est un bien pour la Russie. A son avis, il faut mettre à profit la conjoncture actuelle pour mener une réforme industrielle. "Dieu a doté la Russie de ressources naturelles colossales, négliger cet avantage concurrentiel serait une erreur ", a dit l'économiste aux journalistes il n'y a pas longtemps.
Cette année, la production pétrolière russe a connu une nette augmentation : 147,2 millions de tonnes durant les quatre premiers mois, soit une hausse de 14,2 millions de tonnes par rapport à la même période de 2003. Volumes qui n'étaient prévus que pour 2008-2010.
Les "magnats pétroliers", pourtant en perte d'influence auprès du Kremlin, sont eux aussi favorables à l'accroissement de la production.
Scénario 2. La Russie réduit graduellement la production et les exportations de brut, compensant les pertes par les prix "records" actuels. Cette version a beaucoup d'adeptes. Le vice-ministre des Affaires étrangères, Viktor Kalioujny, est sûr que le principal souci des pétroliers russes doit être le marché intérieur. C'est justement là qu'il faut investir, implanter de nouvelles technologies, ouvrir de nouvelles stations service. Enfin, il faut aborder de près le raffinage et la pétrochimie. Et exporter uniquement les excès de production et les produits de transformation.
Beaucoup, en Russie, se posent la question : pourquoi les raffineries russes ne tournent pas à plein régime, contrairement aux usines tchèques, grecques ou allemandes, qui fonctionnent sur du pétrole importé de Russie. Situation où la stabilité économique dans les pays importateurs, sur le plan de la création d'emplois notamment, est payée par des temps morts dans les raffineries russes. Selon le vice-président de Lukoil, Vaghit Charifov, "le raffinage russe est un des plus arriérés du monde". En Russie, la teneur de l'essence et du gas-oil en impuretés est en effet 3,5 fois plus élevée que le plafond autorisé en Europe. Des 25 raffineries russes (aux Etats-Unis, il y en a 133), 6 ont été construites il y a plus de 60 ans, 6 autres il y a 50 ans et encore 8 ont été lancées aux alentours de 1960. La pétrochimie russe traverse elle aussi une période difficile. En Russie, les raffineries représentent des ensembles où sont réalisés aussi des processus de synthèse organique. Mais ces réactions deviennent impossibles si l'entreprise ne tourne qu'à 50% de ses capacités. Moderniser la branche d'importants investissements. Exporter du brut est de loin plus simple.
D'ailleurs, le pétrole en Russie est produit et exporté par 11 grosses compagnies à intégration verticale (92%) et par une centaine d'entreprises de moindre importance. Sa production en 2003 s'est établie à 421 millions de tonnes (223 millions de tonnes ont été exportées). En Union soviétique, la production se montait à 600 millions de tonnes, et il n'y avait qu'un seul exportateur : Soyuznefteexport. Aujourd'hui, outre des sociétés russes, plus de 250 traders étrangers opèrent en Russie. Vendeurs, revendeurs, spéculateurs, profiteurs et sociétés écrans...
Réduire ou, au moins, maintenir la production actuelle ? La réponse est dictée par la baisse des réserves russes. L'accroissement accéléré de la production de brut, dit le ministre de l'Industrie et de l'Energie Viktor Khristenko, n'est pas compensé par l'accroissement des réserves prospectées. Circonstance qui commence à poser un problème. Selon le ministre, il faut que les réserves augmentent d'ici à 2020, de 7,5 à 10 milliards de tonnes. N'oublions pas que les grands gisements russes sont déjà à bord de l'épuisement. Et ceux qui, découverts, ne sont pas encore exploités, se trouvent en Sibérie ou dans le Grand-Nord. Fait curieux mais, à en croire les estimations occidentales, les réserves pétrolières russes seraient beaucoup plus importantes ! Du point de vue de DeGoyler&McNaughton et Miller and Lents (Etats-Unis), les réserves prospectées de Yukos et de Lukoil doivent être augmentées respectivement de 16% et de 4,7%. Une étude de Brunswick UBS insiste pour sa part que les réserves prespectées générales de la Russie sont trois fois plus importantes qu'on ne l'a cru autrefois (180 milliards de barils au lieu de 60). D'aucuns voudraient bien insuffler aux Russes qu'ils ont encore beaucoup de pétrole et que sa production pourrait être forcée au maximum...
Scénario 3. La Russie conserve le statu quo. La hausse de la production et des exportations sera conforme aux indications de l'Etat, sans forçage ni efforts exagérés. Variante qui permet de reprendre haleine, de procéder à l'inventaire de la branche pétrolière, de mettre à jour la législation. La plupart des experts au ministère de l'Industrie et de l'Energie, récemment rénové, préconisent cette voie justement. Ils sont soutenus par les spécialistes du raffinage et de la pétrochimie. Cette voie profite aux petites et moyennes entreprises, las de "ramasser les miettes" sur la table des géants pétroliers, aux constructeurs d'oléoducs et aux géologues. Elle arrange aussi celles des compagnies russes qui ne font que commencer à travailler avec des partenaires étrangers.
On peut supposer que le niveau optimal de production annuelle de pétrole en Russie pourrait être atteint en 2010 à hauteur de 450-460 millions de tonnes (et celui des exportations à hauteur de 260-280 millions de tonnes).
Chacun des scénarios décrits a ses avantages et ses inconvénients. Les experts en économie et les conseillers du Kremlin se penchent sans doute sur les calculs nécessaires tentant de choisir le meilleur pour le pays. Autrement dit, celui qui correspond à ses projets économiques ambitieux.