Après une pause prolongée, la Lune se trouve de nouveau dans le collimateur de nombreux pays, parmi lesquels la Russie, les Etats-Unis et les pays de l'Union européenne. Mais pas seulement eux.
Au printemps-été et en été-automne 2005, le Japon projette de lancer vers notre satellite naturel les sondes Lunar-A et Selene. Cette dernière a pour mission l'étude globale de la Lune depuis une orbite circumlunaire et l'élaboration d'une technologie d'alunissage en douceur autonome et sécuritaire.
L'Indian Space Research Organisation (ISRO) a annoncé des projets d'exploration de la Lune. Une mission baptisée Chandrayaan-1 prévoit le placement d'un satellite d'une demi-tonne sur une orbite circumlunaire. Pour l'Inde, le lancement d'une sonde interplanétaire est surtout une question de prestige, une démonstration des potentialités nouvelles de ce pays dans le domaine des technologies balistiques et spatiales.
La première réunion de travail concernant le projet de survol et d'étude de la Lune s'est tenue à Pékin au printemps dernier. Elle a formé ses organes de travail et entériné la liste des responsables, les objectifs scientifiques du projet et le nom de celui-ci, à savoir "Chang'e". Le nom de cette héroïne d'une légende chinoise, une Terrienne arrivée sur la Lune, symbolisera désormais l'aspiration de la République Populaire de Chine à voler vers le satellite naturel de la terre, mais cette fois en utilisant les derniers acquis du progrès scientifique et technique.
Ce qui retient l'attention, c'est la ressemblance indéniable du projet chinois avec certaines recherches effectuées dans les années 60-70 du siècle dernier par les spécialistes soviétiques dans le cadre du programme lunaire piloté. D'ailleurs, les Chinois eux-mêmes ne cachent pas que leur but final est la création, d'ici au milieu des années 2020, d'une base sélénite permanente, rappelant à bien des égards les stations scientifique antarctiques.
Dans une certaine mesure le programme lunaire annoncé à la hâte par Washington est lié aux projets de Pékin. Dans les années 60, la Lune avait été une pierre d'achoppement entre l'URSS et les Etats-Unis. Ces pays se livraient à une véritable course au leadership, principalement dans le domaine des vols pilotés vers la Lune. Au demeurant, l'objectif poursuivi à l'époque n'avait rien de scientifique, il s'agissait essentiellement d'une question de prestige national. Ayant remporté cette course, aujourd'hui les Américains n'ont nullement l'intention de céder la palme "lunaire" à un pays quel qu'il soit.
Et la Russie dans tout cela? On sait que la Lune a été sillonnée dans tous les sens par des robots soviétiques. C'est notre pays qui a été le premier à l'explorer: la première photographie de la face cachée de la Lune, le premier alunissage en douceur, le premier satellite sélénite, le premier Lunokhod, c'est lui. Aujourd'hui encore les échantillons de sol lunaire prélevés par les robots sont étudiés dans les instituts de l'Académie des sciences de Russie. Notre chant du cygne sur la Lune, il a retenti en 1976, lorsque le dernier lot de sol lunaire a été ramené sur la Terre. L'Amérique était arrivée sur la Lune après l'ex-Union soviétique et elle l'a quittée avant cette dernière. Seulement elle y avait déposé l'homme.
Dès le lendemain du récent discours de George W.Bush annonçant le programme américain de retour sur la Lune, les dirigeants de plusieurs entreprises russes jadis impliquées dans le programme lunaire soviétique ont déclaré qu'ils étaient prêts à ressortir des tiroirs les projets qui y avaient été placés. Le premier directeur adjoint de Rosaviakosmos (aujourd'hui Agence spatiale fédérale), Nikolaï Moïsseev, a déclaré qu'un programme spatial fédéral échelonné jusqu'à 2015 serait élaboré d'ici à la fin de l'année et qu'il pourrait concerner certains de ces projets. Quelles explications donner à cet intérêt reviviscent pour l'astre de la nuit?
En 1995, déjà, au cours d'une réunion du bureau de l'Académie des sciences de Russie il avait été admis que ces dernières années les chercheurs n'avaient aucunement progressé dans l'étude de l'origine de la Lune et de sa structure interne. "Or, de plus amples connaissances sur l'origine de la Lune pourraient aider à mieux interpréter l'histoire primaire de la Terre, dit l'académicien russe Erik Galimov. L'activité de l'homme et l'atmosphère terrestre ont effacé l'histoire des 600 premiers millions d'années d'existence de notre planète, mais sur la Lune toutes les roches se sont conservées telles qu'elles étaient au moment de son apparition et il serait aisé de les étudier. La Russie dispose de tout ce que nécessite une telle étude".
Des stocks pratiquement illimités d'hélium-3 existent sur la Lune. Cet élément se forme sur le Soleil en résultat de la fusion thermonucléaire. Ensuite il est dispersé dans l'espace par les vents solaires. Cependant, l'atmosphère et le champ magnétique l'empêchent d'arriver jusqu'à la surface de la Terre. Par contre, la Lune dépourvue d'atmosphère est aisément accessible à l'hélium-3 et aux particules (quanta) de vents solaires. Ces particules s'"incrustent" dans le régolite, c'est-à-dire dans la couche superficielle du sol lunaire. Selon les spécialistes, au fil des millions d'années quelque 500 millions de tonnes d'hélium-3 se sont amassées sur la Lune. Si sur la surface de la Terre on pourrait en récupérer 500 kilogrammes au maximum, sur notre satellite naturel il serait possible d'en recueillir 70 kilogrammes au kilomètre carré. L'hélium-3 pourrait entièrement remplacer le pétrole, le gaz, l'uranium et le charbon. La combustion d'un kilogramme d'hélium-3 produirait 19 MW d'énergie. Théoriquement cela serait suffisant pour éclairer Moscou pendant plus de six ans. Des chercheurs de l'Institut de géochimie et de chimie analytique relevant de l'Académie des sciences de Russie ont calculé que pour couvrir la consommation annuelle d'énergie de la population terrestre il faudrait approximativement 30 tonnes d'hélium-3. Leur acheminement jusqu'à la Terre reviendrait beaucoup moins cher que le coût du courant produit actuellement par les centrales nucléaires.
Le transport constitue le problème numéro un à l'étape actuelle de l'étude et de la mise en valeur de la Lune. La fusée porteuse Saturn-5 du projet Apollo pouvait emporter 45 tonnes vers la Lune, ce que ne peut faire aucune fusée américaine actuelle. Le plus simple serait d'utiliser une version non pilotée de la Space Shuttle. En ôtant des modules orbitaux des navettes Atlantis, Discovery et Eandevour tous les équipements assurant le vol piloté on porterait leur capacité d'emport (moins de 25 tonnes) à au moins douze tonnes. On pourrait même la doubler en procédant à une modernisation plus poussée. La même chose serait envisageable avec les vaisseaux spatiaux russes Bouran. Mais tout cela ne serait valable que pour la première étape de la mise en valeur de la Lune. Par la suite il faudrait nécessairement revoir de fond en comble le système de transport spatial.
Des spécialistes russes ont élaboré le schéma technique d'un propulseur nucléaire pour un cargo lunaire réutilisable. Ce moteur permettrait d'acheminer jusqu'à la Lune quelque dix tonnes de charge utile par voyage. Ce serait suffisant pour aménager sur la Lune une base habitée en permanence par 10-20 personnes et dotée des équipements nécessaires pour produire l'oxygène "sélénite" consommé par les locataires de la base, extraire l'hélium-3 et le préparer en vue de son transfert sur la Terre...
La conquête de la Lune se fera très certainement en plusieurs étapes. Tout d'abord il faudra y expédier une paire de lunokhods universels dont la mission sera de prospecter les meilleurs emplacements possibles pour les bases permanentes. Les pôles lunaires semblent les mieux appropriés. En effet, on y trouve de la glace, nécessaire à la production de l'eau, tandis que la lumière solaire y est éternelle. Ensuite un laboratoire géré par des robots sera implanté. Ces robots transformeront la glace en eau. La troisième étape consistera à acheminer des hommes sur la Lune. Tous ces projets pourraient parfaitement être réalisés dans les 5-10 années à venir. Par conséquent, l'homme pourrait remettre le pied sur la Lune dès avant 2015.