Le célèbre "baryton de velours" Dmitri Khvorostovski, Sibérien de naissance et résident londonien, a un calendrier de tournées établi sur plusieurs années à l'avance, mais pour sa patrie, la Russie, il a décidé de faire une exception. Le 28 mai il donnera un concert à Moscou. L'"Express sibérien", surnom qui lui avait été attribué dans les années 90 du siècle dernier en raison de sa transformation fulgurante en chanteur d'opéra de stature mondiale, observera un "arrêt" sur la Place Rouge après des représentations données au Covent Garden, au Metropolitan Opera, à la Scala et au Carnegie Hall. C'est la première fois que ce chanteur de 41 ans se produit en plein air et cet événement a été qualifié par la presse de sensation, d'hommage rendu à l'histoire par Khvorostovski.
Celui-ci a inclus au programme les chansons soviétiques du temps de la Seconde Guerre mondiale les plus prisées des Russes. Le chanteur les interprète depuis déjà deux ans et en 2002 il avait enregistré un CD de cette "chronique musicale" de la guerre, légèrement modernisée. "C'est un hommage à ceux qui sont tombés, dit Dmitri. Lorsque je commençais à répéter, ma gorge se nouait. Ceux qui déclarent les guerres ont la mémoire trop courte: ils ne songent ni à leurs aïeux, ni aux descendants. Il n'est jamais inutile de le rappeler".
Les chansons des années de guerre figurent dans la seconde partie du programme. La première comporte une série bien rodée d'airs d'opéras qui en Occident ont apporté la gloire à ce natif de la ville sibérienne de Krasnoïarsk. Au fur et à mesure de l'extension de son répertoire (aujourd'hui il comporte une bonne trentaine de titres), les clubs d'admirateurs se multipliaient sur le vieux continent. En Europe et aux Etats-Unis Dmitri Khvorostovski a campé Eugène Oneguine de l'opéra homonyme de Tchaïkovski, Germont, Rigoletto de Verdi, Figaro (Le Barbier de Séville de Rossini), Don Juan de Mozart, le prince André dans Guerre et paix de Prokofiev et beaucoup d'autres personnages d'opéras.
Dmitri Khvorostovski s'estime "cosmopolite malgré lui" et avoue avoir la nostalgie "de la Russie, du discours russe, des visages russes". Il lui est beaucoup plus facile de se produire en Occident qu'en Russie. Selon le chanteur, les concerts donnés à Moscou et à Saint-Pétersbourg sont pour lui de véritables tests. Le public russe est bien plus exigeant que l'européen et l'américain: l'histoire a voulu qu'en Russie l'art ait été investi de cette mission sacrée consistant à perfectionner la réalité.
La carrière de Dmitri Khvorostovski en Occident a commencé à la fin des années 1980. En 1989, à la Cardiff of Singer Compétition (Grande-Bretagne) retransmise partout en Europe, Dmitri, alors soliste du Théâtre d'opéra de Krasnoïarsk, conquiert le titre de premier baryton au monde. Sa voix "est le plus merveilleux des sons qui nous entourent", avait alors écrit le Guardian londonien. Le Times, lui, avait titré: "Il est venu, il a chanté et il a vaincu!" Beaucoup avaient relevé le timbre ensorceleur du baryton Khvorostovski, sa chaleur, sa force et son dramatisme. Très rapidement les revues avaient classé parmi les sex symboles ce Sibérien aux yeux de jais et à la magnifique chevelure déjà grisonnante.
Une pluie de propositions alléchantes s'était alors abattue sur lui: contrats avec la Scala, le Covent Garden, les théâtres de Chicago et de San-Fransisco, prestations solo, enregistrements... Pour les enregistrements, le répertoire du chanteur avait pleinement satisfait les producteurs. Depuis qu'il avait terminé l'Institut des arts de Krasnoïarsk Dmitri avait interprété sur la scène du théâtre local la quasi totalité des airs de baryton. En général, la "croisade en Occident" de l'irrésistible Sibérien, qui avait alors 26 ans, lui avait promis d'emblée une accession aux plus hauts sommets de l'opéra.
Au demeurant, avant l'"ultime bataille" livrée en Grande-Bretagne il y avait eu des victoires peut-être pas aussi retentissantes, mais pas moins importantes. "Dans l'art, tout doit naître dans la lutte et le doute", dit Khvorostovski. Un an avant Cardiff il avait remporté le Concours international de chant de Toulouse (France). A l'époque il possédait déjà une certaine expérience pour avoir pris part aux concours nationaux Mikhaïl Glinka. Ce sont eux qui avaient ouvert la porte de l'Occident devant Dmitri. Et puis l'époque avait été favorable au chanteur: le rideau de fer avait été levé, il était devenu possible de travailler à l'étranger sur contrat.
Dmitri Khvorostovski a enregistré plusieurs dizaines d'albums et justifié le "titre" de premier baryton au monde. A son programme d'opéra il a ajouté des romances russes de Glinka, Tchaïkovski, Rimski-Korsakov, Rakhamaninov ainsi que des chansons populaires. Le chanteur séduit momentanément le public occidental par la tristesse, la fierté et la passion de l'âme russe qui y fusionnent. Parmi les cycles vocaux de Dmitri Khvorostovski on trouve des poèmes d'Alexandre Blok mis en musique par Guéorgui Sviridov, le "dernier compositeur russe classique" (décédé en 1998).
Dmitri est plus réservé à l'égard des oeuvres des compositeurs contemporains: selon lui on ne doit pas "procéder à des expérimentations au détriment de la beauté de la voix". Néanmoins, le chanteur n'entend pas s'isoler de l'avant-garde et il interprète volontiers Don't grieve, une oeuvre de Giya Kantcheli pour voix et orchestre, dans laquelle plusieurs styles sont présents.
Le chanteur répète avec insistance qu'il n'empruntera pas la voie suivie par les remarquables ténors Domingo, Pavarotti et Carreras qui débitent les airs d'opéra à la chaîne. "Je ne me vois pas en showman, dit Khvorostovski pour expliquer son refus de se produire en duo avec Madona. Les films-opéras, c'est autre chose. En 1999, Dmitri a tourné au Canada dans le film Don Juan, dans lequel il a campé deux personnages: l'éternel séducteur et son valet Leporello.
"Je possède toute une liste de rôles que je n'ai pas encore chanté", dit Dmitri Khvorostovski. L'"Express sibérien" poursuit son chemin. Pour lui la musique c'est le début, le but et la fin de la route".