Il aurait été vain d'attendre que la dernière intervention du président américain George W.Bush prononcée à Carlisle (Pennsylvanie) fasse sensation ou apporte au moins quelques explications détaillées sur la politique des Etats-Unis à l'égard de l'Irak. De toute évidence, ce discours destiné à l'Américain de la rue n'était qu'un élément de la campagne électorale. Il en est tout autrement de la publication le même jour du projet de résolution que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont soumis à l'examen du Conseil de sécurité de l'ONU.
Mais il en avait peut-être été décidé ainsi: la rhétorique pour le public américain et le concret du projet de résolution pour la communauté internationale? Toutefois, ainsi que des sources diplomatiques à Moscou l'ont confié à RIA Novosti, le projet tout comme l'intervention de George W.Bush "recèlent trop de généralités". Et puis la question concernant l'octroi d'une légitimité, fut-elle minimale, au gouvernement intérimaire irakien est restée entre parenthèses. Il est vrai que dans le projet il est mentionné que sa création devra être avalisée par le Conseil de sécurité de l'ONU. Mais dans quelle mesure ce gouvernement sera-t-il légitime aux yeux des Irakiens? Comment ceux-ci pourront-ils exprimer leur attitude à l'égard des nouveaux ministres, du président, du chef du gouvernement?
En outre, le projet fait l'impasse sur la base légale de la période de transition. Cela voudrait-il dire que la Loi sur la gestion publique élaborée par les autorités coalisées reste en vigueur? Les sources diplomatiques susmentionnées relèvent également que le projet anglo-américain de résolution n'évoque pas non plus la Loi sur les élections, des élections qu'il faudra préparer dès le lendemain du transfert de la souveraineté à l'Irak le 30 juin. A propos, au sujet de la souveraineté aussi les choses restent confuses. Dans sa dernière intervention George W.Bush a promis que la souveraineté serait totale. Cela doit être confirmé dans la résolution du Conseil de sécurité tout comme la fin de l'occupation.
Rappelons que dans des déclarations antérieures de personnalités politiques américaines haut placées il avait été question d'une souveraineté limitée, supposant que la sécurité de l'Irak reste du ressort de Washington. Cela avait valu aux Etats-Unis d'être critiqués par la communauté internationale, et maintenant George W.Bush évoque une souveraineté totale. Mais en est-il bien ainsi?
Selon le président, l'administration américaine entend aider le gouvernement irakien à instaurer une vie pacifique et sécuritaire dans les régions où le chaos règne encore. Seulement George W.Bush parle précisément d'une aide. Or, le projet de résolution des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne prévoit que "la force multinationale aura autorité pour prendre toutes les mesures nécessaires au maintien de la sécurité et de la stabilité". Il est aussi prévu de mettre en place un mécanisme de coordination des actions entre la force multinationale, le nouveau gouvernement irakien et le commandement irakien. Cependant, dans le projet de résolution rien n'est dit sur ce que sera ce mécanisme. On ne sait toujours pas non plus quelles seront les attributions des militaires étrangers restés en Irak ni ce que devront faire les Irakiens s'ils ne sont pas d'accord avec les actions de ces militaires ou encore avec leur présence sur le sol irakien après l'indépendance.
Le premier ministre britannique, Tony Blair, promet que "le gouvernement intérimaire irakien pourra opposer son veto aux opérations militaires des troupes étrangères". Mais s'il est ainsi, alors pourquoi n'est-ce pas écrit noir sur blanc dans le projet de résolution du Conseil de sécurité de l'ONU?
C'est vrai que le projet de résolution prévoit que le mandat de la force multinationale pourra être reconsidéré à tout moment sur la demande du gouvernement irakien. Cependant, reconsidérer ne veut pas dire annuler.
En général, aucun délai de temps n'a été fixé pour la présence de troupes étrangères en Irak. Que faire alors dans cette situation? On ne peut quand même pas donner foi aux propos de George W.Bush selon lesquels "nous retirerons nos troupes dès que les Irakiens nous le demanderont". C'est que la Maison-Blanche peut décider que la lutte contre le terrorisme en Irak n'est pas achevée et que dans l'intérêt de la sécurité américaine les Etats-Unis ne peuvent pas quitter l'Irak.
Tant que les questions ayant trait au mandat de la force multinationale n'auront pas toutes été réglées, il est peu probable que des pays autres que ceux dont des troupes se trouvent déjà en Irak acceptent d'en faire partie.
Dans le projet de résolution on n'évoque pas non plus le contrôle de la force nationale de sécurité ou des ressources naturelles de l'Irak par le gouvernement intérimaire. Or, sans ce contrôle, la souveraineté irakienne serait manifestement restreinte, estiment les sources diplomatiques.
Il est également indispensable de fournir des éclaircissements sur la coopération de la communauté internationale dans le relèvement économique de l'Irak. Qui disposera des moyens financiers du Fonds de développement de l'Irak? La concurrence sera-t-elle vraiment loyale? Par ailleurs, le projet de résolution se félicite de l'intention de certains pays d'annuler la dette irakienne, mais ne dit pas que les pays qui le souhaiteront pourront travailler sans obstacles en Irak, qu'ils aient ou non annulé la dette.
Une autre carence du projet: il ne traite pas le problème des armes de destruction massive en Irak. De l'avis de Moscou, un trait définitif doit être tiré sur cette question et un terme doit officiellement être mis aux missions de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et de la Commission de l'ONU pour le désarmement de l'Irak (UNSCOM).
Par conséquent, le projet de résolution doit être sérieusement remanié. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne vont devoir tenir compte des remarques de tous les membres du Conseil de sécurité de l'ONU ainsi que des recommandations du représentant spécial du secrétaire général de l'ONU en Irak, Lakhdar Ibrahimi, qui à Bagdad poursuit les consultations sur la composition du gouvernement irakien intérimaire.