Ces chiffres sont parfaitement réalistes. Il y a peu de temps le ministère du Développement économique et du Commerce a publié des informations analogues : les 10% les plus nantis de la population russe ont des revenus quinze fois supérieurs à ceux des 10% les plus démunis. Le décalage ne cesse de s'accentuer suite à la croissance du niveau de vie des riches. Les revenus des pauvres augmentent également mais ne suffisent toujours pas, ni pour renouveler les biens durables ni pour payer l'enseignement ou l'assistance médicale.
Le facteur principal de l'enrichissement reste l'industrie des matières premières, ce qui permet sans conteste de se faire une certaine idée de l'économie du pays. Or cette dernière continue de vivre sur les revenus tirés de l'exportation des richesses naturelles, du pétrole en premier lieu, indépendamment du développement d'autres branches.
Les gens les plus riches représentent environ 1,5% de la population du pays, soit quelques 700 000 familles, composées de trois personnes dans leur grande majorité. Cela fait au total 2 millions de personnes à peu près. Leur fortune, soit l'ensemble de leur patrimoine, est estimée à 1 million de dollars et davantage.
Ces nouvelles élites ne sont pas un phénomène négatif. Mieux, il promet des perspectives à la Russie sur le plan stratégique. C'est que durant ces dernières années il y a eu un changement de générations d'élites. Les millionnaires et les milliardaires d'aujourd'hui sont jeunes et ont effectivement du talent. Ils sont les plus compétitifs et les plus dynamiques, ils mènent avec efficacité leurs affaires et souhaitent développer l'économie russe et créer des emplois rémunérés de façon adéquate. Ils paient régulièrement leurs impôts. Cela veut dire que les millionnaires de la nouvelle génération seront, tout compte fait, dans l'avenir capables d'aider l'Etat à mettre en uvre une politique sociale judicieuse et à améliorer le niveau de vie de leurs compatriotes. Ce ne sont plus les mêmes hommes qui à l'aube des années 1990 ont pris part à la première privatisation ou qui ont volé la propriété de l'Etat à la faveur de la création de petites entreprises.
Les millionnaires d'aujourd'hui ont entre 40 et 45 ans en moyenne et sont très instruits. Ils ont acquis un capital humain accumulé par les générations précédentes (les pères de plus de 60% d'entre eux sont diplomés de l'enseignement supérieur) qu'ils ne cessent de parfaire. Au cours des trois dernières années, seulement 10% d'entre eux n'ont rien fait pour enrichir leurs connaissances. Les autres n'ont cessé de s'instruire intensément en recourant à quatre ou cinq méthodes différentes. En d'autres termes, cette nouvelle génération se rapproche souvent de l'élite intellectuelle. La source de base de ses revenus est, en règle générale, l'entreprenariat. Elle regroupe ceux qu'on appelle les décideurs. 70% à 85% d'entre eux influent sur la prise des décisions au niveau de leur entreprise et 15% à 25% au niveau d'une unité intégrée.
Parmi les gens fortunés on trouve également les chefs comptables des grands holdings dont les revenus sont à l'origine de leur situation. Ils touchent des dizaines de milliers de dollars par mois, plus les dividendes sur les actions qu'ils détiennent dans l'entreprise où ils travaillent. D'ailleurs il y a parmi les millionnaires des gens installés pour leur propre compte, notamment des notaires et des avocats représentant les intérêts de gros brasseurs d'affaires ou fonctionnaires.
La majorité (deux tiers environ) des millionnaires d'aujourd'hui habitent à Moscou ou à Saint-Pétersbourg bien qu'ils soient nés en province dans la plupart des cas. Un sur dix à la campagne. Beaucoup d'entre eux ont fait des études dans la capitale où ils ont pu se faire des relations indispensables.
Pour les très riches, la famille a une plus grande signification que pour toute autre couche de la population. Parmi les valeurs essentielles ils évoquent la famille et les amis les plus proches. La majorité des riches considèrent leur mariage (dans les trois quarts des cas le foyer ne compte qu'un seul enfant) comme heureux.
Contrairement à l'opinion répandue, les plus riches ne sont pas toujours des hommes. Pour une famille sur dix l'appartenance à cette couche sociale est due à la femme. Et un représentant de cette couche sur vingt est une femme qui élève seule son enfant.
Outre la famille, les riches tiennent beaucoup à la liberté. Non pas comme on l'a comprend en Occident, à savoir la liberté d'exercer tous les droits existants, mais comme la possibilité d'être "son propre maître ". Et pourtant, les riches contemporains ont une orientation pro-occidentale. A la différence de la grande masse de la population qui estime que la Russie doit suivre sa propre voie de développement, les millionnaires et les milliardaires voient leur pays étroitement intégré à l'Occident. Ils conçoivent ainsi le patriotisme. Et les patriotes sont nombreux parmi eux.
Seulement 40% des Russes riches n'ont pas été victimes d'infractions criminelles depuis ces dernières années. En dépit de toutes les mesures de sécurité et de nombreux gardes du corps, beaucoup d'entre eux ont été victimes de vol, de hold-up, de chantage ou d'escroquerie. Etre riche en Russie ne garantit pas la sécurité mais assure un certain prestige, comme en Occident.
Les recherches que nous menons depuis 1992 montrent que dans leur totalité la population en Russie est tolérante à l'égard des riches. Seulement 30% des personnes interrogées ont manifesté de l'intolérance. Plus de 75% d'entre elles aimeraient être aisées plutôt que d'appartenir tout simplement à la classe moyenne.
L'Etat doit appliquer une politique socio-économique efficace qui inciterait les plus riches, au lieu de les forcer, non seulement à payer les impôts mais aussi à développer des activités socialement utiles dont l'avenir les lierait à la Russie et non pas à l'Occident. Tout le monde gagnerait à une telle politique. Car l'actuelle élite économique russe ne représente pas seulement les hommes les plus riches du pays. Elle est aussi une ressource humaine très précieuse capable d'être utile à toute la population de la Russie, de contribuer à la prospérité économique de l'ensemble du pays.
(Le point de vue de l'auteur n'est pas toujours partagé par la rédaction)