La première partie du programme a pratiquement été réalisée. Depuis l'adhésion des Républiques baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) à l'OTAN et à l'Union européenne, la région de Kaliningrad se trouve dans un double blocus, militaire et économique. Et de l'avis des experts américains, la Russie ne dispose ni de la force, ni des possibilités pour briser le premier et le second.
Rappelant que la Russie était en possession d'un armement nucléaire, Washington mise cette fois sur la force non pas militaire, mais économique. Les centaines d'entreprises russo-polonaises, allemandes, danoises, finlandaises et tutti quanti implantées dans l'enclave doivent permettre de parvenir à l'objectif poursuivi. Pour les experts, elles seules bénéficient de substantiels avantages fiscaux et douaniers et ce sont elles qui constituent l'assise économique de la région.
Pour poursuivre l'"européanisation" de la région, les spécialistes occidentaux proposeront prochainement d'inclure la région dans la zone Schengen. Mais à une seule condition, à savoir la démilitarisation totale de l'enclave, en invoquant, pour corroborer leur proposition, de soi-disant initiatives russes. Rappelons qu'en 1997, Moscou avait préconisé une "retenue militaire" dans la région nord-européenne. La déclaration faite à l'époque dans ce sens par le président russe avait été appuyée par les dirigeants des Etats scandinaves et baltes. Cependant, dans la pratique seul Moscou a réduit notablement - de 40 pour cent - son groupement militaire. Par contre, d'après les experts, l'OTAN a procédé inversement en augmentant d'au moins 25-30 pour cent sa présence militaire dans la région. Y compris en incluant les forces armées de la Pologne et des Républiques baltes dans sa composition.
Selon des experts américains, la Russie n'a plus rien d'autre à faire que de poursuivre le développement de ses initiatives de paix. L'indépendance économique de la région aiguillonne les forces politiques. Ensuite il y aura un référendum suivi d'une dissolution du "mariage inégal" avec la Russie. Moscou saisira l'OSCE qui passe pour être le garant de l'intangibilité des frontières en Europe, mais cette démarche ne donnera rien. Pour les politologues, le bilan de la Conférence d'Helsinki sur la sécurité et la coopération en Europe, qui avait fixé les principes de l'intangibilité des frontières dans l'Europe de l'après-guerre, a autant de valeur aujourd'hui que celui du Congrès antinapoléonien de Vienne en 1814.
Ce pronostic est dans une grande mesure conforme au rapport intitulé "Tendances globales pour la période allant jusqu'à 2015" et inséré dans le site Internet de la CIA à la fin du mois d'avril dernier. Chose intéressante, la région de Kaliningrad ne figure pas sur la carte accompagnant le rapport. Les îles Kouriles non plus, d'ailleurs. De l'avis des experts, cela est dû au fait qu'à cette date Kaliningrad et l'archipel en question ne feront plus partie de la Russie.
Pour les structures gouvernementales russes, les extrapolations des experts américains n'ont rien d'inattendu. Qui plus est, la place Smolenskaïa, le ministère de la Défense et d'autres départements concernés envisagent déjà les moyens à mettre en oeuvre pour défendre les intérêts du pays. Sur le plan militaire, ce pourrait être une correction de la "retenue militaire" sur l'axe Nord-Ouest. Les experts militaires russes prévoient, entre autres choses, pour les deux ou trois années à venir un renforcement de la Flotte de la Baltique et du groupement aérien-DCA du District militaire Léningradski.
Dans le domaine économique, ce pourrait être une réduction sensible et, en perspective, la cessation totale du transit des frets russes par les ports des Républiques baltes: Klaipeda, Tallinn et Ventspils. Les compagnies russes acheminant des marchandises en Europe recourront aux services des ports russes. Les investissements et les subventions seront dopés en vue de développer les ports de Saint-Pétersbourg, de Kaliningrad, de Primorsk et d'Oust-Louga.
Sur le "front diplomatique" deux objectifs ont été fixés: refréner l'extension de la présence militaro-politique des Etats-Unis et de l'OTAN dans la région baltique et accentuer les efforts en vue de conclure avec la Lituanie des accords interétatiques sur le transit marchandises via son territoire. Les accords actuels, qui avaient été le cheval de bataille de Dmitri Rogozine, le leader de "Rodina" ("Patrie"), pendant la campagne des législatives, ne sont rien de plus que de "bonnes intentions" de la Lituanie aux yeux du ministère russe des Affaires étrangères. "Vilnius peut à tout moment dénoncer ces accords si ceux-ci n'ont pas le statut interétatique", déclarent les experts de la place Smolenskaïa. Pour les diplomates et les militaires russes, il ne faut pas escompter que la Russie puisse ouvrir une "route de la vie" (comme celle de Léningrad pendant la Seconde Guerre mondiale) par la Baltique ou l'espace aérien des Républiques baltes. "Elle coûterait les yeux de la tête", dit-on dans les milieux gouvernementaux.
Le général de corps d'armée, président du Comité défense de la Douma (chambre basse du parlement), Viktor Zavarzine, a été pendant plus de quatre ans représentant militaire principal de la Russie à l'OTAN. Voici ce qu'il pense de la situation qui pourrait se faire jour autour de l'enclave de Kaliningrad:
Du point de vue politique, l'aspect négatif le plus important de l'extension de l'OTAN est le fait que l'alliance a détaché l'enclave de Kaliningrad de la Russie. Des prémisses existent désormais pour exercer des pressions sur Moscou sous menace de déployer sur les territoires des nouveaux Etats membres de l'OTAN des contingents militaires des principaux participants au bloc. A propos, le patrouillage de l'espace aérien des Républiques baltes par des avions de l'OTAN peut être considéré comme une de ces pressions.
Sur le plan militaro-politique, les aspects négatifs sont encore plus nombreux. Il s'agit en premier lieu de l'élargissement notable de l'infrastructure et de la création de conditions favorables pour le déploiement d'importants groupements de troupes otanaises. C'est aussi le brusque accroissement de la profondeur opérationnelle - jusqu'à 1.600 kilomètres - de l'aviation tactique du bloc, qui maintenant depuis les nouveaux aérodromes dont elle dispose est à même de frapper n'importe quel objectif situé dans la partie européenne de la Russie. Enfin, c'est l'isolement de la base navale de Kaliningrad du système des bases de la Flotte russe de la Baltique. Au fond, la Flotte russe de la Baltique se retrouverait enfermée dans le golfe de Finlande tandis que les bâtiments restés à Kaliningrad, encerclés de toutes parts, seraient rapidement détruits en cas de conflit militaire avec l'OTAN.