Washington promet que, malgré la situation tendue en matière de sécurité en Irak, le transfert de la souveraineté au peuple irakien aura lieu le 30 juin, comme prévu. A Moscou on craint que la cérémonie du 30 juin n'apporte rien de fondamentalement nouveau et ne soit qu'un changement d'enseigne qui entérinera un gouvernement irakien sans réel pouvoir. Cette déclaration a été faite, dans une interview au quotidien russe "Vremia novostei", par le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie Serguei Lavrov.
Pour prévenir une telle évolution, les dirigeants russes proposent de convoquer une conférence internationale sur l'Irak à l'instar de la conférence sur l'Afghanistan qui s'est tenue il y a deux ans à Bonn. Au cours de cette rencontre, un nouveau gouvernement intérimaire pourrait être formé ou approuvé, ses pouvoirs, son plan de travail et les principes de sa coopération avec l'ONU et les chefs de la force multinationale pourraient être précisés.
La Russie estime que les représentants de tous les groupes politiques de l'Irak, les voisins de ce pays et les membres de la communauté internationale intéressés au règlement irakien doivent participer à cette rencontre. Personne n'a l'intention de dicter aux Irakiens comment ils doivent vivre, mais, compte tenu de la gravité des divergences inter-irakiennes, la communauté internationale doit jouer un rôle de médiateur, souligne Moscou. La conférence permettra également d'apprendre l'avis des Irakiens sur la future structure du pays et conférera la légitimité au processus politique.
Comme l'a fait remarquer le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie Serguei Lavrov, "la conférence internationale sur l'Irak n'est pas un but en soi, c'est un moyen d'assurer la transparence du processus de formation du nouveau gouvernement irakien". Moscou ne souhaiterait pas voir se réitérer la situation de juillet 2003, lorsque les membres du Conseil du gouvernement intérimaire de l'Irak ont été nommés par l'administration de la coalition et de ce fait sont considérés par la majorité des Irakiens comme des marionnettes américaines. Le nouveau gouvernement qui dirigera le pays jusqu'aux prochaines élections de l'Assemblée nationale prévues pour janvier 2005 doit échapper à ce destin. La communauté internationale doit être certaine que le nouveau gouvernement jouit de la confiance de la majorité des Irakiens.
La question de savoir à quel point le nouveau gouvernement irakien sera indépendant vis-à-vis de Washington est également importante. "Si la formation de ce gouvernement ne vise qu'à assurer la légitimité de la présence des troupes étrangères en Irak, ce sera une impasse", estime Constantin Kossatchev, président du Comité des affaires internationales de la Douma (chambre basse du parlement russe).
Le statut des Etats-Unis et de leurs alliés en Irak changera après le 30 juin: ils cesseront de fait d'être considérés comme des envahisseurs. "Ceux qui continueront à lutter, lutteront contre leur peuple et leurs leaders", a fait remarquer le Secrétaire d'Etat américain Colin Powell au Forum économique mondial à Amman. C'est important pour Washington. Il s'agit de se décharger de la responsabilité de la situation en Irak qui ne s'améliore pas. Rappelons que, tant que les Etats-Unis et leurs alliés étaient considérés comme des puissances d'occupation conformément à la résolution 1483 du Conseil de sécurité de l'ONU, ils assumaient la responsabilité de ce qui se passait dans ce pays. A présent, Washington espère qu'une nouvelle résolution stipulant la fin de l'occupation avec toutes les conséquences qui en découlent sera bientôt adoptée.
Mais, selon Moscou, l'essentiel n'est pas d'adopter la résolution, mais de s'entendre sur la conception du règlement irakien. Sinon, les conséquences seront très tristes, en premier lieu pour les Américains qui à ce jour ont perdu plus de 570 hommes en Irak.
Pour l'instant, de nombreuses divergences sur la conception du règlement persistent. Déclinant toute responsabilité pour la suite des événements en Irak, les Américains ne veulent pas perdre le contrôle de ce pays. Après le 30 juin, les forces armées irakiennes seront subordonnées au ministère national de la Défense, mais le commandant de la force multinationale, qui sera américain, aura le droit de leur donner des ordres, a fait remarquer Colin Powell dans une interview donnée aux médias américains. Autrement dit, Washington insiste toujours pour que les questions de sécurité en Irak restent la prérogative des Américains.
Bien entendu, il est notoire que les Irakiens ne se passeront pas de l'aide militaire extérieure. Il va sans dire que les actions des militaires irakiens et étrangers doivent être concertées. Mais une question se pose: d'où émaneront les ordres, de Bagdad ou de Washington? S'ils proviennent de la capitale américaine, les Irakiens estimeront que l'occupation continue.
Constantin Kossatchev estime que les troupes étrangères qui se trouveront en Irak doivent être subordonnées au gouvernement irakien. C'est une question à débattre, mais, quoi qu'il en soit, le dernier mot doit appartenir aux Irakiens. Dans ce cas, effectivement, ceux qui ne déposeront pas les armes lutteront contre les Irakiens et non pas contre les occupants. C'est pourquoi la communauté internationale estime que le transfert de la souveraineté aux Irakiens doit comprendre le transfert à ces derniers du contrôle des forces de sécurité.
D'ailleurs, les Irakiens ne renoncent pas à l'aide extérieure. Il est notoire que les forces multinationales resteront en Irak. Mais les nuances de leur présence dans ce pays sont incertaines, surtout en ce qui concerne les délais de leur mandat. Il est vrai, certains compromis ont été trouvés, notamment lors des consultations russo-américaines. Aujourd'hui, toutes les parties conviennent que les forces multinationales resteront en Irak tant que le gouvernement intérimaire ou, ensuite, le gouvernement permanent de ce pays ne leur demandera pas de se retirer. La résolution du Conseil de sécurité de l'ONU qui entérinera le mandat de la force multinationale comportera probablement ce point. Auparavant, Washington affirmait que les troupes étrangères ne quitteraient pas l'Irak tant que la situation ne serait pas stabilisée. Le problème était de savoir qui déterminerait si la situation s'est stabilisée ou non.
Malheureusement, ce n'est là que l'un des nombreux problèmes qui vient d'être éclairci. Si la légitimité du gouvernement irakien et ses pouvoirs ne sont pas définis par la communauté internationale avant le 30 juin, non seulement la cérémonie de transfert de la souveraineté prévue pour cette date sera formelle, mais tous les efforts ultérieurs déployés en vue de stabiliser la situation en Irak seront vains.