Sur les rails qui conduisent à l'adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la Russie fait penser à une locomotive lancée à toute vapeur et que rien ne semble pouvoir arrêter. Après trois jours de pourparlers à Paris, Guerman Gref, ministre russe du développement économique et du commerce, s'est déclaré certain que Moscou signerait avec l'UE et les USA l'accord d'adhésion à l'OMC avant la fin 2004.
D'ailleurs l'entente avec l'Union européenne pourrait intervenir dès le jeudi 20 mai. Ce qui constituerait une digne ouverture du sommet UE-Russie prévu pour le lendemain et consacré à l'ensemble des thèmes liés à l'élargissement de l'Europe unie.
La signature d'un protocole analogue Russie-USA pourrait se faire attendre. Les Américains sont particulièrement préoccupés par le problème de la protection de la propriété intellectuelle. Et la Russie, en lançant annuellement sur les marchés internationaux 200 millions de CD audio et informatiques contrefaits demeure le pirate le plus intrépide après la Chine. Microsoft et les firmes américaines de CD audio ont de sérieux motifs de s'inquiéter. Mais le problème peut être surmonté, estime Robert Zoelleck, représentant des USA aux pourparlers commerciaux. Il estime avec Guerman Gref que le protocole d'adhésion de la Russie à l'OMC pourra être signé avant la fin de l'année et déclare que l'Amérique "se réjouira" de l'événement.
Il aura fallu plus de dix ans pour voir naître un motif de joie commune.
La Russie a commencé pour la première fois à frapper la porte de l'OMC en 1993 quand elle s'appelait encore Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT). Mais à l'époque, cette timide demande de Moscou semblait à beaucoup d'une impardonnable insolence.
En fait l'idée principale de l'adhésion à l'OMC réside dans la baisse par le pays membre de ses tarifs d'importation et dans l'ouverture de ses marchés aux acteurs étrangers. Dans la Russie de Boris Eltsine il s'est passé des phénomènes opposés. Certains fonds se cachant derrière des organisations sportives, d'anciens combattants, bénéficiaient, on se demande pourquoi, d'avantages à l'importation, et forts de leurs avantages fiscaux ils asphyxiaient avec bonheur les entrepreneurs étrangers qui essayaient de s'implanter en Russie.
De plus, la Russie devait adapter aux normes de marché de l'OMC sa propre économie, née dans les conditions de la gestion centralisée et des plans quinquennaux de Staline. Comme le montre l'expérience des autres pays, c'est affaire de longue haleine. De plus une loi s'est fait jour: à savoir que plus le pays est grand, et plus il lui faut de temps pour réorienter son économie. Si la Chine a eu besoin de 15 ans pour intégrer l'OMC, pour la Bulgarie l'affaire s'est conclue en 10 ans.
Pendant que la Russie veillait dans son élan patriotique à l'intégrité de ses marchés nationaux, de nombreux pays de l'ex-URSS, en particulier la Moldavie, la Géorgie, la Kirghizie et les trois Etats baltes, sont devenus membres de l'OMC. Moscou assistait avec impuissance au démantèlement du système de répartition des marchandises et des services créé à l'époque du Conseil d'aide économique mutuelle (CAEM).
Alors tout était réglé comme du papier à musique. La Russie fournissait par exemple à la Hongrie des machines-outils et la Hongrie livrait des autobus et des autocars Ikarus à la Russie. Avec l'adhésion à l'OMC de ses partenaires, la Russie s'est retrouvée confrontée à un phénomène inhabituel pour elle: la concurrence. Avec pour conséquence la perte de son monopole d'importantes marchandises industrielles et son repli sur l'exportation des matières premières.
Si bien que Moscou s'est trouvé face à une alternative. Variante N°1: rester en dehors de l'OMC et maintenir les producteurs nationaux dans le cocon du protectionnisme. Variante N°2: poursuivre le dialogue sur l'adhésion au club mondial du commerce.
La première variante menaçait la Russie de retarder technologiquement sur l'Occident et risquait d'entraîner une récession généralisée de l'économie. La seconde variante impliquait des bouleversements douloureux pour les branches non compétitives telles que l'aéronautique, les assurances, le secteur bancaire. La chute des bénéfices pour certaines entreprises pouvait se transformer en faillite pour d'autres.
Mais ceci pour un laps de temps relativement court. Car à longue échéance, l'appartenance à l'OMC pourrait aider les entreprises russes à déboucher sur les marchés internationaux, cantonnés pour l'heure derrière les barrières douanières. On peut escompter, par exemple, des quotas plus généreux d'exportation d'acier vers l'UE, les USA, la Turquie, ainsi que l'annulation de près de la moitié des mesures antidumping en vigueur. Une baisse raisonnable du cours du rouble provoquerait une diminution des coûts de production. La concurrence stimulerait une amélioration de la qualité des marchandises russes accompagnée d'une baisse des prix.
Ce sont précisément les considérations que partage Vladimir Poutine. A la tête du pays depuis pratiquement la grande crise financière de 1998, le nouveau président a proclamé l'adhésion à l'OMC objectif prioritaire de son gouvernement.
Dans quelle mesure les participants russes aux pourparlers sauront-ils convaincre l'UE et les USA de faire des concessions et de limiter les conséquences négatives pour la Russie de l'adhésion au club commercial?
La liste des exigences de l'Union européenne envers la Russie, et qui lui ouvrirait grand les portes de l'OMC si elle s'y conformait, est impressionnante - de l'augmentation des prix intérieurs du gaz naturel à la baisse des taxes d'importation sur les marchandises rentables pour l'Europe: les aéronefs, les automobiles, les produits agricoles. L'UE cherche également à obtenir un large accès aux marchés russes des services bancaires et des télécommunications.
En réponse, Moscou insiste sur l'octroi d'une période de transition qui lui permettrait, au moyen des mêmes taxes douanières, de protéger les branches industrielles nationales qui auraient du mal à résister d'emblée à la pression de la concurrence occidentale. Cette position n'est pas unique. De nombreux candidats à l'adhésion à l'OMC ont réclamé et obtenu des délais de la part de cette organisation. La pause désirée sera utilisée par les producteurs russes pour moderniser, améliorer la qualité de leurs marchandises et abaisser les coûts de production.
Certains critiques en Russie reprochent au Kremlin d'avoir trop attendu. Parallèlement au processus de pourparlers, on aurait pu depuis longtemps mener activement une refonte structurelle de l'économie pour l'aligner sur les normes de l'OMC. Heureusement, il n'est pas trop tard pour mener à bien cette réforme en profondeur. En fin de compte, le résultat de l'adhésion de la Russie à l'OMC dépendra de deux choses. De ce qu'elle parviendra à "soutirer" de l'UE et des USA et de ce qu'elle pourra accomplir avant l'expiration de la période transitoire.
De son côté, l'OMC doit s'attendre à certains griefs de la part de la Russie. Le fait que l'OMC soit de plus en plus dépendante de trois-quatre pays leaders n'arrange pas la Russie. Plus ce groupe essaiera d'asseoir son influence, plus forte sera la probabilité de voir l'OMC menacée de paralysie, estiment les experts russes.
L'Organisation mondiale du commerce doit devenir, dans un certain sens, une association de minorités. Alors seulement elle aura un avenir, alors seulement elle s'avérera équitablement importante et utile pour tous les pays.