L'Inde, ce pays où l'on se rend en quête de sagesse, vient une nouvelle fois de surprendre le monde. Les élections qui viennent d'avoir lieu dans ce grand pays ont donné des résultats qui, théoriquement, étaient impossibles. Parce qu'en vertu des lois de la logique et de la justice un gouvernement alignant autant de succès que le cabinet d'Atal Behari Vajpaye aurait dû rafler la quasi-totalité des sièges au parlement. Mais non, c'est une défaite pour lui qui est sortie des urnes.
Personne ne doutait de la victoire du Bharatiya Janata Party (BJP) d'Atal Behari Vajpaye dont la cote de popularité était supérieure à 70 pour cent. C'est que ce parti gérant le pays depuis 1996 avait porté le taux de croissance économique à 10,4 pour cent l'an et hissé l'Inde au niveau des leaders mondiaux en ce qui concerne les technologies et l'informatique, tout particulièrement la programmation. En cinq ans le pays lui aussi s'était transformé, des dizaines de millions d'Indiens avaient fait l'acquisition qui d'une automobile, qui d'une maison. Cette classe moyenne nouveau-née se trouvait à l'état d'euphorie totale. L'Inde qui brille - India shining - était le slogan choisi par Atal Behari Vajpaye qui annonçait vouloir faire du pays une grande puissance mondiale d'ici à 2020. Un objectif qui d'ailleurs n'avait été contesté par personne.
Somme toute, au cours du siècle écoulé ils ne sont pas très nombreux les pays à pouvoir se targuer d'acquis aussi impressionnants que ceux de l'Inde actuelle. Ce sont la Malaisie de Mahathir Mohamed, la Chine de Dend Xiaoping, l'Indonésie de Suharto. En croisant les doigts nous ajoutons la Russie de Vladimir Poutine où quelque chose de semblable se dessine (en tout cas il y a beaucoup de ressemblance entre les réalisations d'Atal Behari Vajpaye et celles de Vladimir Poutine). Aussi n'aurait-il pas été suffisant de porter en triomphe le premier ministre indien jusqu'aux portes du parlement, il aurait aussi fallu de son vivant lui ériger un monument.
Seulement les électeurs en ont décidé autrement.
On a l'impression que le monde environnant l'Inde n'a pas encore pleinement saisi ce qui s'était passé. C'est dommage, parce que les leçons des élections en Inde sont très utiles pour des pays comme la Chine ou la Russie, l'Indonésie ou le Vietnam, comme d'ailleurs pour tous les autres Etats souhaitant pas simplement vaincre la pauvreté, assurer une existence décente à leurs citoyens, mais encore rallier les rangs des pays les plus industrialisés du monde.
Que s'est-il donc passé? Disons-le carrément et clairement: pour la masse critique des 670 millions d'électeurs indiens, les changements qui les ont transportés avec le pays vers les sommets de l'économie et de la politique mondiales ont créé un disconfort. Les gens qui ont assisté à l'amélioration des conditions de vie de leurs voisins, à l'apparition de nouveaux quartiers résidentiels pimpants sur des emplacements jadis occupés par des bidonvilles ont très bien pu voter en faveur de l'opposition. Parce que la prospérité est quelque chose de terrible quand elle ne te touche pas personnellement. La nation est soudée par le malheur et désunie par la prospérité.
La rationalité économique de la voie de développement choisie par l'Inde est patente: déboucher directement sur l'économie de l'information en faisant l'impasse sur le stade de l'industrialisation (pour lequel le pays manque d'ailleurs d'énergie). Seulement cette voie impliquait un coût social élevé: maintien du chômage et de la pauvreté pour les gens qui n'ont rien à faire au siècle de l'informatique. Pour ces centaines de millions de gens le sentiment d'être condamnés à rester à l'écart de l"'Inde qui brille", de leurs propres enfants ayant une autre instruction, une autre expérience et d'autres salaires, était trop fort.
La croissance rapide est politiquement dangereuse. A ceux qui en doutent on peut rappeler que le coup principal porté au gouvernement l'a été au coeur même des réformes, dans l'Andhra-Pradesh, qui reste un phare pour l'Inde nouvelle. Dans cet Etat, le parti Telugu Desamn, une formation alliée au BJP, a perdu le pouvoir et le Chief minister Chandrababu Naidu, l'un des pionniers de la percée du pays vers les nouvelles technologies, a dû démissionner. La croissance rapide ne saurait profiter simultanément à tout le monde. Les Indiens ne peuvent pas tous "briller" simultanément. Il y aura toujours quelqu'un au-dessus du lot, les autres étant mécontents, bien que, finalement, l'avenir sera plus radieux pour tous. Ce problème doit être envisagé à l'avance par les dirigeants politiques de l'Inde et aussi ceux de n'importe quel autre pays.
Ici survient une question qu'il convient de poser crûment: est-ce le moyen ou la fin? Si c'est la fin, alors ce qui s'est passé est juste et bien. La plupart des Indiens ont exprimé leur volonté qui ne coïncide pas avec celle de la minorité, et en résultat un trait pourrait être tiré sur le "miracle indien". Seulement si c'est vraiment ce que veut la masse critique des électeurs, alors il est indubitable que nous assistons au triomphe de la démocratie.
Par contre, si l'on considère que la fin est l'amélioration des conditions de vie, de la sécurité des gens, la transformation d'un Etat arriéré en Etat moderne et que la démocratie est un moyen pour atteindre cet objectif, alors force sera de constater que quelque chose de pas très réjouissant s'est produit en Inde. Que la démocratie ne s'est pas montrée à la hauteur.
La démocratie en Inde et celle qui existe en Chine, par exemple, ne se ressemblent pas. Dans les deux pays le développement accéléré a créé de nombreux foyers de tension, de mécontentement des gens prospères à l'égard des laissés pour compte et inversement, de jalousie et d'hostilité aussi bien entre territoires qu'entre habitants d'un même quartier. Seulement le système politique plus strict en Chine permet pour le moment au pays de continuer sa progression sans grandes discontinuités. Dans un contexte somme toute analogue, la démocratie instaurée en Inde a fonctionné autrement.
L'un des plus grands défis auxquels le monde va devoir répondre au cours de ce siècle est la renaissance et le développement de l'Irak après le départ des Américains, tout comme de l'Afghanistan et de l'ensemble du Proche-Orient. L'Afrique est sur la liste d'attente. Aujourd'hui nous voyons l'un des dangers qui nous menaceront en cours de route. Il est évident - et les Américains ont payé assez cher pour le savoir - que le modèle standard dans le cadre duquel la démocratie totale est en avance sur la croissance économique n'est pas partout ni toujours applicable tel quel. Et pour la croissance accélérée avec son inévitable bris des structures sociales, il est possible que ce modèle ne convienne pas du tout. Ici il faut des formes particulières de démocratie que chacun recherche au moyen de la méthode dite des essais et des erreurs.
C'est ce que vient de nous rappeler l'Inde sage et ancienne. C'est là une leçon amère, certes, mais assurément opportune.