La liste des meilleurs livres de 2004 vient d'être rendue publique en Grande-Bretagne. Deux ouvrages tirés de cette liste, estimés meilleurs dans la catégorie "histoire", sont, d'une manière ou d'une autre, liés à la période soviétique de la Russie. C'est "Staline : La Cour du Roi rouge" de Simon Montefiore et le "Le Goulag" d'Ann Applebaum. Au fait, ce dernier livre traite aussi de Staline, car le Goulag est bien la création du dictateur soviétique.
Bien que plus de cinquante ans se soient écoulés après sa mort en 1953, Staline exerce toujours une influence sur la Russie, l'Europe et le monde. Comme toujours, ses goûts, ses habitudes et ses penchants forment un immense espace culturel. Mais ce n'est pas le sort de tous les tyrans défunts. Seul Mao Tsédong, au XXe siècle, peut rivaliser avec Staline comme un symbole culturel. Et encore Napoléon, à l'avant-dernier siècle.
A considérer le stalinisme comme un phénomène de culture, son essence se ramène au renoncement volontaire de la Russie soviétique, dirigé par le dictateur, à l'avant-garde révolutionnaire au profit des formes classiques de grande puissance de la Rome impériale.
...Dans sa jeunesse, le poète Joseph Djougachvili avait un penchant pour le luxe lourd du décor verbal et ses premiers vers sont écrits dans l'esprit de la poésie de table orientale. Comme Mao, il avait sûrement du talent et ses "Roses" sont entrées dans l'anthologie de la poésie géorgienne bien avant qu'il ne devienne le maître du Kremlin. Ayant opté, en politique, pour un radicalisme extrême, Staline bolchévik rompt avec toutes les traditions monarchiques de la Russie et de la Géorgie. Mais dans son for intérieur, il est resté, culturellement, un monarchiste farouche. A la tête du Parti communiste et du pays après la mort de Lénine, il a assez vite rompu les liens qui unissaient le Parti aux courants artistiques d'avant-garde. Sous Staline, El Lissitski, Tatline, Malevitch, d'autres leaders universellement reconnus de l'avant-garde mondiale n'avaient déjà plus aucune autorité en matière de goûts. Lors des fêtes soviétiques, les manifestants portaient des "portraits de guides" peints par les réalistes les plus fidèles. Ces fêtes, ce n'étaient plus que des portraits et des mises en scène sportives. La lutte contre le "formalisme" dans l'art devient une politique officielle pour de longues années.
En poésie, le goût de Staline était impeccable : il faisait grand cas de l'oeuvre de Pasternak et a bien compris la dramaturgie de Boulgakov. Mais le style stalinien des manifestations grandioses de victoires constitue son principal apport à la culture soviétique officielle.
C'est au début des années 20 que Staline met le cap sur la création d'un pays-échantillon, d'un pays-exposition des réalisations du socialisme. La première exposition industrielle et agricole soviétique a occupé des pavillons bâtis à la hâte en carton et contre-plaqué par un pays à peine sorti de la guerre civile. Une quinzaine d'années plus tard, dans un quartier périphérique de Moscou, c'était le tour d'une cité grandiose de palais de marbre, dans lesquels chacune des républiques de l'URSS faisait étalage de ses victoires. Même aujourd'hui, cette cité produit un sentiment tout aussi fort que les ruines de Luqsor...
Des mémoires de l'architecte soviétique Boris Iofan, nous apprenons que c'est Staline qui a décrit en paroles le futur "Palais des Soviets", une statue de Lénine à son sommet, et imposé des gabarits colossaux à cet édifice destiné à devenir la tour la plus haute du monde. Son projet n'a jamais été réalisé, mais il a marqué le début de l'architecture stalinienne dite de triomphe, notamment représentée par sept gratte-ciel à Moscou. Leurs silhouettes pointues dominent le centre de Moscou, encourageant nos contemporains à de nombreuses variations et imitations.
Le penchant de Staline pour la propagande pathétique devient cette même dominante dans la peinture et la sculpture. Le métro de Moscou, construit notamment par les détenus du Goulag, rappelle tantôt des temples de la Victoire, tantôt des harems orientaux. Et que dire du cinéma ? Le goût stalinien l'imprégnait d'un bout à l'autre ! En un mot, Staline a fait du pays mi-parc de la culture et du repos, mi-exposition de réalisations. L'homme, dans ce pays, n'était qu'une pièce exposée.
Même après sa mort, même après la chute de l'URSS, l'héritage stalinien définit toujours les paramètres de notre culture. Les uns lui restent ouvertement fidèles. D'autres, au contraire, le combattent, mais sont amenés à en faire des citations. Par exemple, le "soc-art" et le "photoréalisme" sont nés pour protester contre le faux stalinien. Et les espaces de Kabakov dans lesquels le maître reproduit, avec minutie, les phénomènes de la conscience soviétique, sont eux aussi alimentés par l'ombre du tyran. La culture de la Russie, celle des pays de l'ex-camp socialiste, n'est-ce une sorte de réaction au stalinisme ?
Aussi étrange que cela puisse paraître, les crimes staliniens sont un "produit d'exportation" de la Russie moderne, au même titre que les histoires du compte Dracula qui alimentent les caisses de l'Etat roumain. Edités à des millions d'exemplaires, les ouvrages sur les crimes du dictateur, sur le Goulag, sur la folie de la révolution russe sont non moins populaires à l'étranger que la vodka ou le caviar. Apprenant nos malheurs, le lecteur (et le spectateur) étranger savoure en secret son existence en toute sécurité. Sang, Staline, détenus, procès... autant d'éléments d'un plat bizarrement épicé dans le menu fade de l'époque moderne !