Quoi qu'il en soit, tout porte à croire que l'histoire se répète cette fois. Le Président des Etats-Unis, George W. Bush, a officiellement déclaré la fin de la guerre en Irak encore le 1-er mai 2003. Mais depuis, l'armée US y a perdu encore 454 soldats de sorte qu'aujourd'hui, au cours des sondages d'opinion, un Américain sur six fait la conclusion que cette guerre a été déclenchée en vain. Si la situation en matière de sécurité en Irak ne s'améliore rapidement et très radicalement, les stratèges du Pentagone auraient sans doute à se pencher, de toute urgence, sur des plans de retrait partiel ou même total de ce pays conquis, mais non vaincu, comme cela s'est avéré à présent.
Qui plus est, ils peuvent y être poussés non seulement ni même tellement par l'acharnement sans cesse grandissant de la résistance armée à l'intérieur de l'Irak, mais plutôt par une aversion de plus en plus profonde des Américains eux-mêmes pour cette guerre.
A l'heure actuelle, le Congrès américain est assis, comme sur une bombe à retardement, sur des cartons renfermant de nouvelles photos et cassettes vidéo témoignant des exactions contre des détenus irakiens à Abu Ghraib et dans d'autres prisons de l'Irak imputées à des militaires américains, en se demandant sans doute s'il faut les rendre publiques ou, par contre, les rendre secrètes, du moins, pour un temps quelconque.
Or, la seconde variante aurait incontestablement pour effet que tous ces témoignages du sadisme des militaires US s'infiltreraient inévitablement, un à un, dans les journaux et à l'écran de télévision, tout en attisant encore plus l'atmosphère de cette répulsion permanente et de cette honte tout aussi permanente dans laquelle les Américains doivent vivre ces derniers jours.
D'autre part, nul ne peut dire maintenant ce qui peut arriver si toutes ces images horribles sont versées en vrac sur les Etats-Unis et l'ensemble de la communauté internationale. Le monde a déjà frémi à l'exécution de Nick Berg, homme d'affaires américain, décapité par un certain groupe islamiste qui avait décidé de se venger ainsi des tortures et des humiliations infligées à des détenus irakiens.
La cruauté moyenâgeuse de cette exécution a été encore plus ressortie par sa retransmission en direct sur Internet. Mais, imaginez-vous, quelle avalanche de cruautés et de violences pourrait s'abattre sur la planète si Internet livre l'image, très haute en couleurs, de chacune des 8 000 morts des Irakiens - hommes, femmes, enfants? De tous ceux qui ont été tués par des balles des coalisés, décapités ou tout bonnement déchiquetés par des bombes américaines! Encore qu'il s'agisse bien là des civils irakiens qui ont été pour la plupart non moins pacifiques que Nick Berg déjà évoqué.
Et que pourrait-il, donc, arriver si la toile d'araignée mondiale se trouve un jour saturée, en plus, d'enregistrements vidéo des tortures auxquelles ont été soumis des prisonniers irakiens?
Chose intéressante, mais de telles images n'affecteraient sans doute que très peu bien des théoriciens et exécutants de l'opération militaire en Irak. C'est que dans leur esprit, reflétant la nature même de la guerre en Irak, la vie d'un missionnaire blanc apportant la félicité aux aborigènes est bel et bien inappréciable, alors que la vie d'un aborigène lui-même ne coûte même pas l'air qu'il respire.
Cela est d'ailleurs très bien illustré par le journal intime vidéo d'une femme-soldat américaine qui avait servi dans deux camps-prisons sur le territoire de l'Irak et que la chaîne de télévision CBS a présenté mercredi dernier. La cassette ne renferme cependant pas de scènes de torture. Non. La femme y gazouille tout simplement avec joie au sujet de ses prisonniers qui meurent, telles des mouches. "Deux de nos prisonniers sont d'ores et déjà morts, raconte-t-elle, en riant. Et alors? J'ai désormais deux personnes de moins pour m'en occuper..." Quoi qu'il en soit, l'administration des Etats-Unis fait actuellement preuve d'insouciance très dangereuse, en sous-évaluant manifestement la profondeur de ce choc qu'ont éprouvé sans doute de simples Américains, en écoutant ces révélations et en regardant ces cartes postales en couleur depuis les geôles irakiennes.
On est en présence aujourd'hui d'un phénomène qui est à la fois tout à fait inattendu et extrêmement sérieux. En effet, au lieu d'améliorer l'Irak et l'ensemble du Proche-Orient, en y amenant les normes occidentales de la démocratie, de la justice et de la liberté, la guerre irakienne a, par contre, exercé un très mauvais impact sur l'armée américaine elle-même, sur les hauts gradés du Pentagone et pratiquement sur toute l'élite US, en dénaturant visiblement leurs notions de la morale et des droits de l'homme.
Comme résultat, les politologues en vue aux Etats-Unis n'excluent même pas que le scandale d'Abu Ghraib puisse bien dégénérer en catastrophe pour les espoirs du Président des Etats-Unis, George W. Bush, de rester à la Maison-Blanche pour un second mandat présidentiel.
Pire, de tels pronostics trouvent d'ores et déjà leur confirmation plutôt éloquente dans le tout récent sondage d'opinion effectué par la structure d'étude de l'opinion publique - Pew Centre for the People and the Press. Juste après les révélations des sévices des soldats américains sur les prisonniers irakiens, la cote de popularité du Président des Etats-Unis, George W. Bush, s'est littéralement effondré, en dégringolant jusqu'à 44%, indice jamais vu auparavant. Dans le même temps, la popularité de son principal rival - le sénateur-démocrate John Kerry - se maintient solidement au niveau de 50%.
La position de l'actuel Président américain est aujourd'hui évaluée comme "notoirement vulnérable". C'est pourquoi George W. Bush a besoin d'un revirement positif dans la situation irakienne, tournant dont l'espoir faiblit de plus en plus alors que le scandale autour d'Abu Ghraib ne reprend que de plus belle.
Force est de reconnaître que la présente métamorphose avec la réputation des Etats-Unis en Irak est bel et bien frappante. Effectivement, le pays-libérateur s'est progressivement transformé en envahisseur pour devenir finalement aujourd'hui un geôlier et tortionnaire du peuple qu'il avait pourtant promis de libérer.
Dans ce contexte, les projets de transmettre le pouvoir en Irak à un gouvernement intérimaire de ce pays dès le 30 juin prochain sont en train de revêtir un caractère tout à fait irrationnel. Qui plus est, en dépit de tous les efforts que puisse déployer le représentant de l'Organisation des Nations Unies, Lakhdar Brahimi, pour sélectionner de vrais technocrates dans ce futur gouvernement, ces derniers n'éviteraient certes pas le label des marionnettes américaines. Dans les conditions où les Etats-Unis sont associés aujourd'hui à la soldate Lynndie England qui traîne par terre un détenu irakien nu tenu en laisse, une telle marque d'infamie peut priver les membres d'un tel cabinet provisoire de toute légitimité, mais les rendre même une cible privilégiée pour les justiciers irakiens.
Il est tout aussi difficile de s'imaginer comment un général américain commanderait désormais, comme cela a, d'ailleurs, été prévu, la force multinationale dans laquelle doivent se transformer les troupes de la coalition à partir du 30 juin prochain.
Bref, le scandale d'Abu Ghraib a, de toute évidence, fait basculer le schéma prévu du rétablissement des structures politiques de l'Irak dans une zone grise, très mouvante. Et tout indique que Washington s'en rend lui-même parfaitement bien compte.
Ce n'est sans doute pas par hasard si la conseillère du Président américain pour la sécurité nationale, Condoleezza Rice, est dépêchée de toute urgence cette semaine pour consultations à Moscou et Berlin, capitales où l'idée de la convocation d'une conférence internationale sur l'Irak est très énergiquement débattue à présent.
Entre-temps, les troupes d'occupation US commencent visiblement à miser sur leur retrait de la participation directe aux opérations militaires dans les points les plus chauds, telle la ville Falloujah, en y transmettant les fonctions de pacification aux Irakiens eux-mêmes sous les ordres des généraux de la vieille école de Saddam Hussein. Pire, à Najaf, il s'agit même d'initier au maintien de l'ordre public les détachements de l'imam rebelle Moqtada al-Sadr. Qui plus est, l'administration américaine en Irak laisse même clairement entendre que cette formule de "l'irakisation" peut bien s'étendre à d'autres villes du pays.
On ignore à quel point ladite "irakisation" réussirait. Même dans les plus hauts milieux militaires des Etats-Unis, le défaitisme est plutôt courant. Sur ce plan, sont sans doute très significatives les idées exprimées, l'un de ces jours, par le colonel Paul Hughes, premier directeur du planning stratégique en Irak après la fin officielle de la guerre, homme, dont le frère avait péri au Vietnam. "Maintenant, 30 ans plus tard, je pense, a-t-il avoué dans une interview au "Washington Post", que nous pouvons gagner toutes les batailles, mais perdre la guerre, car nous ne comprenons tout simplement pas cette guerre dans laquelle nous nous sommes enlisés".