Le président Akhmad Kadyrov était un Tchétchène au nom duquel on associait les plus grands succès politiques de Moscou en matière de règlement du conflit tchétchène qui tenaille la Russie depuis déjà plus de dix ans. Quel impact la disparition du président de la Tchétchénie va-t-elle avoir sur le règlement politique dans cette république nord-caucasienne du sud de la Russie, où le séparatisme armé, allié au terrorisme international, lance périodiquement des défis à Moscou?
Le legs laissé par Akhmad Kadyrov à sa république n'est pas du tout négligeable. C'est grâce à la participation et à l'immense prestige dont Kadyrov jouissait auprès de ses compatriotes que la Constitution tchétchène, dans laquelle la république est reconnue en tant que partie inaliénable de la Fédération de Russie, a été adoptée par la majorité écrasante des Tchétchènes lors du référendum de mars 2003. C'est Kadyrov qui a "arraché" au Kremlin l'amnistie pour les combattants séparatistes tchétchènes et c'est encore lui qui a convaincu plusieurs centaines de rebelles à utiliser cette amnistie pour réintégrer la vie pacifique, en évitant ainsi la poursuite de l'effusion de sang insensée au printemps de 2003. Kadyrov a su aussi rassembler la société tchétchène morcelée en clans et en état de guerre latente avec elle-même, ce qui lui a valu en octobre de l'année dernière d'être élu à la magistrature suprême avec plus de 80 pour cent des suffrages. Ce ne sont là que les acquis essentiels d'Akhmad Kadyrov, que Moscou peut de plein droit considérer comme les siens propres. Mais il y en a eu d'autres, comme, par exemple, le retour dans leurs foyers de centaines de milliers de réfugiés tchétchènes, la réouverture des écoles et des hôpitaux.
Les opposants et les ennemis de Kadyrov rappellent souvent comment il parvenait à ses fins en recourant à la ruse et, quelquefois, à la force brutale, exerçant du chantage sur les Tchétchènes en invoquant les baïonnettes russes tout en apeurant le Kremlin en prédisant une nouvelle déstabilisation de la situation si celui-ci ne lui accordait pas un soutien.
Aujourd'hui tout ceci n'a plus d'importance. Kadyrov n'est plus là et maintenant toute la construction politique qui prenait appui sur ce personnage et qui donnait une impression de tranquillité, fut-ce-t-elle relative, va être soumise à un sérieux test de solidité.
Ce qui importe, cependant, c'est que cette construction existe.
Si Kadyrov avait vécu plus longtemps, sa démarche politique la plus proche aurait été la conclusion avec Moscou d'un traité sur la répartition des attributions. Ce document, dont on rêvait depuis des années et que l'on préparait depuis quelques mois devait être signé peu après l'investiture présidentielle de Vladimir Poutine. Le projet de traité prévoyait une autonomie financière et économique notable de la Tchétchénie. Le contrôle de l'utilisation des ressources naturelles locales devait passer entre les mains de Grozny, les Tchétchènes auraient été investis d'une liberté de mouvement que ne connaît aucune des quelque vingt républiques que compte la Russie. Pratiquement la Tchétchénie serait devenue une souveraineté économique totale sans souveraineté politique, une formule compromissoire satisfaisant les esprits raisonnables tant à Moscou qu'à Grozny.
Akhmad Kadyrov visait déjà cet objectif quand, alors chef de guerre, il avait abandonné le camp des séparatistes pour rejoindre les fédéraux. Il est certain qu'il avait cette idée en tête quand il appelait à voter en faveur de la constitution tchétchène prorusse et quand il avait brigué les fonctions présidentielles.
Maintenant les Tchétchènes vont devoir abandonner ces projets pendant quelque temps. Pour poursuivre le dialogue avec Moscou ils vont être obligés de procéder une nouvelle fois à un réaménagement politique, ce qui pourrait prendre beaucoup de temps.
Les candidatures pour le poste de président de la Tchétchénie ne font pas défaut. Il s'agit en premier lieu de celle du fils cadet d'Akhmad Kadyrov, Ramzan, qui vient d'être nommé premier vice-premier ministre du gouvernement tchétchène. A la tête de la garde de son père, il était la personne la plus proche de lui et aussitôt après l'attentat il a été reçu par le président russe, Vladimir Poutine, ce que certains observateurs considèrent comme un signe annonciateur d'une filiation.
Seulement Ramzan n'a pas encore trente ans et la Constitution ne permet pas à une personne aussi jeune de briguer la présidence. Que reste-t-il à faire? Amender la Loi fondamentale en invoquant les circonstances exceptionnelles? Ou bien, si cette solution ne convient pas aux Tchétchènes, se souvenir qu'outre Ramzan Kadyrov il y a aussi d'autres candidatures?
Au demeurant, dans les milieux politiques moscovites on envisage d'autres évolutions des événements. Il serait peut-être judicieux que les Tchétchènes ne précipitent pas une élection présidentielle. C'est que presque tous les gens ayant assumé des fonctions présidentielles légales ou non en Tchétchénie ont fini comme Kadyrov. Le premier président de la Tchétchénie, Djokhar Doudaïev, a été tué par un obus russe lors de la "première" guerre de Tchétchénie, le vice-président qui l'a remplacé, Zelimkhan Yandarbiev, devenu par la suite principal trésorier de la terreur, a récemment trouvé la mort dans un attentat perpétré à Qatar. Quant à Aslan Maskhadov, un autre ancien président tchétchène, en compagnie de ses derniers partisans il a trouvé refuge dans les montagnes pour échapper aux unités spéciales russes. L'hostilité, les attentats terroristes, la violence en général sous différentes formes s'abattent, telle la fatalité, sur les présidents tchétchènes anciens et actuels, indépendamment du côté où ils se trouvent dans le conflit qui perdure.
Il est peu probable qu'il se trouve quelqu'un pour garantir que le futur président de la Tchétchénie, si jamais il était élu prochainement, ne connaîtra pas le sort de la plupart de ses prédécesseurs. Et si ce nouveau président s'avérait moins prestigieux qu'Akhmad Kadyrov, alors ce sort pourrait lui être prédit presque à coup sûr. Étant donné qu'une telle instabilité n'apporterait probablement rien de positif au processus de règlement politique en Tchétchénie, Grozny aussi bien que Moscou n'ont aucun intérêt à forcer l'organisation d'une élection présidentielle dans cette république. Après la disparition d'Akhmad Kadyrov, la gestion civile de la république pourrait fort bien se faire collectivement en utilisant les instances représentatives. Par exemple, le Conseil d'Etat dont feraient partie des représentants de toutes les localités tchétchènes.
Le test de solidité auquel le legs d'Akhmad Kadyrov va être soumis ne réside pas dans la question de savoir si son successeur au poste de président sera ou non son propre fils ou, au contraire, un représentant d'un autre clan tchétchène. Ce test sera positif en cas de poursuite de la politique kadyrovienne visant la formation d'un Etat tchétchène libre au sein de la Russie et sans affrontement armé avec Moscou. Pour le Kremlin aussi cette question est essentielle aujourd'hui.