L'Union européenne élargie réveille les souvenirs de l'URSS

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MOSCOU, 29 avril (par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA-Novosti).

De nombreux Russes considèrent ce qui se produit aujourd'hui comme quelque chose d'irrationnel. Le 1er mai, jour qui depuis l'époque soviétique fête la solidarité internationale des travailleurs, une Union immense de 25 pays avec 450 millions d'habitants apparaîtra à proximité immédiate des frontières de la Russie.

Un fantôme d'un passé récent semble s'approcher de la Russie à travers les feux d'artifices et les drapeaux rouges du Premier Mai: le spectre de l'URSS qui s'est désintégrée il y a 15 ans, frappée d'anathème pour ses nombreux péchés, mais toujours chère au coeur des Russes. Ce n'est pas par hasard que l'UE des 25 pays est déjà baptisée par les Russes "l'UESS".

Du point de vue de la logique formelle, on pourrait supposer que l'élargissement de l'UE afflige les citoyens russes. "Un nouveau mur est érigé à nos frontières qui nous coupe de l'Europe prospère! Nous sommes de nouveau à la traîne des processus mondiaux! Nous sommes isolés! Notre destin est de se ronger les ongles en compagnie de l'Ukraine et de la Biélorussie ..."

Il n'en est rien. Comme il ressort des sondages effectués par un centre sociologique russe influent, les anciens pays socialistes et les ex-républiques soviétiques auxquels l'UE a ouvert ses portes ne sont pas considérés par la majorité des Russes comme authentiquement européens. Certes, c'est l'Europe du point de vue géographique, mais "pas authentique", elle diffère de la France, de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et d'autres pays qui représentent la culture européenne décrite par Tolstoï et Tourguenev.

C'est pourquoi, en règle générale, les nouveaux membres de l'Europe unie ne suscitent pas la jalousie dans l'opinion publique russe reflétée aujourd'hui dans la presse écrite et parlée. Par contre, le scepticisme, et même les sentiments proches des condoléances prédominent.

Les slavophiles russes ont pitié des novices, car ils devront probablement renoncer à leur indépendance dans de nombreuses décisions nationales. Développant l'analogie avec l'URSS, ces milieux brossent un tableau peu réjouissant des futurs voyages réguliers des hommes d'Etat de ces pays à Bruxelles pour recevoir des "instructions", procédure si familière des voyages honorifiques de leurs prédécesseurs à Moscou. La bureaucratie croissante de l'UE ressemble, dans ces pronostics, au Comité central du Parti communiste de l'Union Soviétique (CC du PCUS).

En même temps, on peut plaindre cette bureaucratie. Ses représentants les plus perspicaces reconnaissent déjà que le groupe des 10 pays qui recevra le statut de membres de l'UE est loin d'être homogène. Cela introduira certainement une incertitude dans le processus d'adoption des décisions par les organes dirigeants de l'Union européenne. Les débats promettent d'être dix fois plus complexes et leur issue, dix fois plus imprévisible. La probabilité de paralysie des initiatives les plus contestables, par exemple, l'adoption de la Constitution européenne, s'accroît considérablement.

Un autre problème sérieux de l'Union européenne élargie provient de la combinaison des deux chiffres suivants: si la population totale s'accroît de 20 %, le volume de l'économie ne s'accroîtra que de 5 %. L'Europe unie élargie sera bien plus pauvre par tête d'habitant.

De nombreux Russes qui s'intéressent à la politique mondiale ont remarqué un détail: les plébiscites au sujet de l'unification n'ont eu lieu que dans les nouveaux pays, alors que personne n'a demandé aux citoyens des pays-vétérans de l'UE s'ils veulent partager leur maison et leur pain avec les nouveaux venus. Il semble bien que nombre d'entre eux auraient répondu "non".

Le décalage du bien-être entre les nouveaux et les anciens membres sera un lourd fardeau pour l'Europe unie de longues années durant. En fait, l'élargissement de l'UE est un avantage pour les premiers aux dépens des seconds. Au lieu de réaliser son rêve de rattraper l'Amérique, l'Europe sera confrontée à la difficulté de refaire son retard sur son éternel concurrent économique.

On peut prévoir ce qui sera la pomme de discorde à Bruxelles aussitôt après le 1er mai: le budget de l'UE. Les novices souhaiteront le gonfler dans ses chapitres principaux dans l'espoir que les flots financiers arriveront dans leurs capitales pour les projets qu'ils ne connaissent pas encore bien. Du point de vue des novices, ce serait une compensation équitable pour ce qu'ils représentent désormais pour l'UE: une main-d'oeuvre bon marché et des produits alimentaires peu chers, un débouché commode pour les produits et les services.

On verra ensuite si un tel troc arrange Bruxelles.

A vrai dire, dans ce cas, les dirigeants de l'UE peuvent regretter de ne pas avoir un instrument aussi puissant que le PCUS omnipotent, à la force directrice et orientatrice. D'ailleurs, il n'y a pas encore de nouveaux mécanismes pouvant assurer l'administration dans les conditions d'une UE élargie.

Le fantôme de l'URSS revient également à la mémoire lorsqu'on pense au microbe idéologique qui peut pénétrer en Europe unie à la suite de son élargissement. Les manifestations antisémites qui sont devenues si fréquentes ces derniers temps en France seront des espiègleries innocentes sur la toile de fond de la judéophobie pratiquée par d'aucuns dans les nouveaux pays membres.

L'envergure de la discrimination des minorités nationales à laquelle se heurte la population russophone en Estonie et en Lettonie était inconnue jusque-là en Union européenne. L'"amitié des peuples" de l'URSS a laissé un héritage désagréable. Certains novices voudraient léguer cet héritage à l'Europe élargie.

Heureusement, Bruxelles s'en rend parfaitement compte. L'appartenance à l'Union européenne sera une garantie solide de la défense des personnes faisant partie des minorités nationales, lit-on dans l'accord signé mercredi dernier par la Russie et l'UE à Luxembourg.

Les Russes sont inquiets devant la situation humiliante de leurs compatriotes dans deux des pays baltes. C'est pourquoi ils sont heureux que le document susmentionné ne s'y borne pas. Comme l'a fait savoir le chef de la diplomatie russe Serguei Lavrov, l'Union européenne a également promis de présenter à la Russie un plan de réintégration sociale des nouveaux pays qui adhèrent à l'UE. Cela suppose des mesures réelles et de l'argent non moins réel, y compris pour apporter une assistance aux minorités nationales.

Mais une question se pose: Tallinn et Riga, feront-ils preuve de volonté politique pour faire des considérations de Moscou et de l'Union européenne les leurs?

Grâce à la signature de l'accord de Luxembourg, les pertes de la Russie découlant de l'élargissement de l'UE se sont réduites considérablement. L'Europe unie a consenti à baisser considérablement les tarifs commerciaux, à modérer les mesures d'antidumping contre les produits russes. Elle a accru les quotas de l'importation d'acier russe et laissé en vigueur les contrats conclus pour la fourniture de matières nucléaires aux nouveaux membres de l'UE.

Du point de vue des Russes, c'est un geste généreux de bonne volonté d'une nouvelle entité géante qui rappelle tant l'Union Soviétique.

D'ailleurs, cela ne les étonne pas beaucoup: car ils se souviennent que l'URSS avait elle aussi bien des qualités.

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