"On entend souvent les hommes dire qu'ils aiment le vin sec, les femmes sveltes et la musique de Hindemith, alors qu'en fait ils préfèrent le vin doux, les femmes enveloppées et la musique de Tchaïkovski". Cette vérité méchante a été assénée par le philosophe espagnol José Ortega y Gasset.
La justesse de cet aphorisme s'est trouvée confirmée par l'histoire de la candidate malheureuse au titre de "miss Russie" - la sympathique et replète jeune fille vivant dans la petite ville de Domodiedovo, dans la banlieue de Moscou, Alena Pisklova: taille 164 cm, poids 60 kg, poitrine taille et bassin - 90, 75 et 100.
L'histoire d'Alena nous a rappelé à tous que chaque peuple a son propre type de beauté féminine et masculine. Ce qui nous amène à penser qu'il ne convient peut-être pas d'organiser des concours internationaux mettant invariablement en lice un seul et même type de beauté "cosmopolite". Peut-être vaut-il mieux apprendre à admirer, lors de tels concours, la diversité des goûts et des idéaux des différents peuples?
L'idéal de la beauté féminine russe existe et a franchi plusieurs étapes, ce dont on peut aisément se convaincre en parcourant les salles de la Galerie Trétiakov à Moscou. Le premier critère fut l'idéal de la Vierge au moyen âge.
La femme russe fut à une certaine période de l'histoire une "mère" avant de devenir une "femme". La ligne de la taille dans les vêtements des femmes slaves - par exemple dans le sarafan - passait sous la poitrine. Elle soulignait la poitrine et la vocation de la femme - allaiter son nourrisson. Ni la taille, ni, à plus forte raison, le bassin n'étaient mis en valeur. Et ce jusqu'au XIX-ème siècle. Peu à peu l'idéal de beauté de la Vierge fut évincé par l'idéal de la femme en couches et de la femme qui travaille. Et ce n'est qu'à l'aube de la révolution de 1917 que la société a accouché d'un nouvel idéal - celui de l'amante, qui dans les années du Pouvoir soviétique a acquis les traits de la camarade de travail et de la camarade de combat. Durant ces années, la "ligne de beauté" est définitivement descendue jusqu'à la taille, et le pantalon est devenu habituel dans la garde-robe de millions de femmes. La femme devait être sexuellement attirante.
Mais durant presque un millénaire la mentalité russe a considéré comme l'étalon de la beauté la femme aux formes avantageuses, telle qu'on peut l'admirer dans les tableaux de Rubens: corps massif, poitrine opulente, bassin fort, postérieur imposant, chevelure épaisse et drue. Nous connaissons ces morceaux de choix et leurs innombrables variations pour les avoir vus dans les salles d'exposition de la Galerie Trétiakov: les danseuses de Sémiradski, les marchandes de Koustodiev, etc. Toutes sont du type "fleuve de chair", modèle préféré de Rubens. Anna Karénine, chez Tolstoï, Nastassia Filipovna, chez Dostoïevski, sont elles aussi enveloppées. Parmi les étoiles féminines du cinéma russe, la plupart appartiennent à la catégorie des "femmes fortes".
Sur la toile de fond de ces formes puissantes, la mode contemporaine européenne et mondiale des femmes à la taille de guêpe, le culte des poupées Barbie, la pub représentant des beautés filiformes ne pouvaient pas ne pas provoquer l'irritation des Russes qui a fini par dégénérer en véritable révolte sur Internet. Il s'est avéré que dans la société, la tension s'était accumulée à propos des types de beauté, comme avant l'orage qui a fini par éclater. Voilà en quoi nous sommes comptables devant l'histoire et redevables à Alena Pisklova.
Le concours "Miss Univers", annoncé en mars sur le site Internet du Holding "Rambler", conjointement avec la compagnie "Firebird Productions", où les organisateurs avaient proposé à tous les "surfers", qui le désiraient, de sélectionner parmi les photos envoyées la future "miss Univers" qui participerait en été à la finale du concours qui devait avoir lieu en Equateur, fut le catalyseur du scandale.
Il semble que la sympathique et rondelette Aliona n'aurait eu aucune chance si sa copine n'avait eu l'idée de faire quelques clichés et, histoire de plaisanter, de les envoyer à l'adresse du concours. Mais, coup de tonnerre dans un ciel serein, notre "boule de suif" a recueilli dès le premier jour quelque 10 mille voix en sa faveur! Ce résultat est partiellement dû à l'engagement actif du mouvement né spontanément "Dis non aux poupées Barbie!", (www.stopbarbie.org.ru), qui depuis son propre site, a fait irruption sur le réseau Internet russe et a "milité" pour la candidature d'Aliona.
Quel retard nous avons pris sur les modèles des écrans de TV, sur ces beautés aux longues jambes, sur la "mode 90-60-90"! Nous sommes las des faux cils, des ongles manucurés, des canons de beauté qu'on nous impose.
Pourquoi? Mais parce que personne d'entre nous n'a sa place sur le podium de la beauté. En fait, nous sommes fatigués de ce banco mis sur un seul standard, de cette mondialisation de l'industrie de la mode, univers d'où sont bannies l'initiative individuelle, l'originalité, univers déshumanisé. Tout cet espace virtuel de fioles, de bocaux, d'emballages et de modèles clonés, n'habille qu'un seul modèle avec l'implacabilité d'un chaîne d'assemblage - il habille sa majesté squelettique la Mort.
Et notre "beauté grassouillette" du style matriochka russe rebondie a lancé un défi à la mort. Et en un instant elle a gagné.
En mars et en avril, Aliona Pisklova est devenue dans le Runet (Internet russe) encore plus populaire que le président de la Fédération de Russie. En outre, les plus grands médias de Russie lui ont consacré des publications. "Boule de suif", élève de neuvième, est devenue l'héroïne de plusieurs émissions de télé en même temps.
Mais le conte de fée n'aura pas duré longtemps. Aliona elle-même était déçue par sa propre faiblesse et elle craignait que toute cette surenchère faite autour de son nom et de son histoire ne finisse par la brouiller avec son amoureux. Et puis dans sa ville on commençait à la regarder de travers. Quant aux organisateurs, ils ont senti souffler un vent de panique: personne ne s'attendait à un tel scandale avec l'industrie de la mode qui détenait depuis longtemps le monopole des concours de beauté.
Dès le 1er avril, le holding "Rambler" a bloqué le réseau Internet et les SMS en faveur d'Alena Pisklova qui arrivait en tête avec un avantage incommensurable sur ses rivales. En disqualifiant de fait Aliona, le géant "Rambler" consacrait la victoire de quelqu'un de plus conforme au "style Barbie". Le meeting de protestation de la place Pouchkine à Moscou n'a rassemblé que 20 personnes.
La défense du type de beauté féminine russe, n'est apparemment pas un mot d'ordre suffisamment mobilisateur pour que le pays aille en masse briser les vitres des "MacDo" mégalomartyrs. Il n'en reste pas moins que la révolte contre les clones est l'expression du refus de la mondialisation par la Russie. Observons maintenant comment l'industrie de la mode - russe comme internationale - va réagir à cette nouvelle réalité.