Pour les Russes la pauvreté n'est pas un vice, mais ils en ont ras-le-bol

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MOSCOU (par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA Novosti). Dans beaucoup d'adages populaires la pauvreté est érigée en vertu. Par exemple, "Pauvreté n'est pas vice", une phrase qui constitue le titre d'une pièce d'Ostrovski, ou encore "Plus on est pauvre et moins on est chiche".

Dans l'esprit de cette tradition historique la pauvreté pourrait aujourd'hui encore être perçue en Russie comme quelque chose de tolérable, de ne pas honteux du tout et même de noble dans certains cas. S'il n'y avait pas un mais: en ces années d'initiation brusque du pays au capitalisme, la pauvreté a pris des proportions exceptionnelles.

Selon les statistiques officielles, 30 millions de personnes, soit quelque 23 pour cent de la population de la Russie, appartiennent à la catégorie dite des pauvres.

Il semble bien que les Russes en aient assez de cette situation et que les autorités du pays, conscientes de ce ras-le-bol, aient décidé de déclarer la guerre à la pauvreté. Voici quelques jours le premier-ministre Mikhaïl Fradkov a annoncé que son gouvernement entendait diviser par deux le nombre de Russes vivant sous le seuil de pauvreté. Il est prévu de mener à bien cette ambitieuse tâche dans les quatre à cinq années à venir.

Les sociologues ont d'emblée mis en garde: l'expérience occidentale en la matière peut être utilisée, mais pas trop. En paraphrasant Tolstoï selon lequel les familles malheureuses sont malheureuses chacune à sa façon, on peut dire que dans sa pauvreté la Russie ressemble peu à un quelconque autre pays. Elle aussi est pauvre de manière originale, vraiment à sa façon.

A l'étranger le pauvre typique est une personne qui n'a pas d'emploi ou qui accomplit un travail non qualifié et, partant, mal rémunéré. C'est le principe "peu de savoir, peu d'argent" qui est en vigueur. La situation dans la Russie se présente tout à fait différemment. Ici les gens diplômés de l'enseignement supérieur - ingénieurs, médecins, instituteurs - sont souvent sans le sou.

On ne saurait non plus ne pas remarquer qu'en Occident la qualité de la vie scandaleusement basse est liée le plus souvent à la personnalité même du pauvre. Il est soit alcoolique, soit toxicomane, soit handicapé, soit victime d'autres circonstances individuelles. Les raisons économiques, la situation sur le marché du travail, par exemple, jouent aussi un rôle substantiel, mais néanmoins secondaire.

En Russie c'est tout le contraire. Les circonstances étatiques prévalent sur les individuelles. Le Russe pauvre est pauvre surtout parce qu'il ne perçoit pas régulièrement son salaire ou sa pension vieillesse, parce que les prestations sociales ne lui suffisent pas pour régler ses problèmes quotidiens, parce qu'il ne trouve pas d'emploi. C'est seulement ensuite que le lot de malheurs personnels - alcoolisme, maladie, etc. - vient approfondir la pauvreté.

Bref, de nombreux chercheurs estiment qu'en Russie la pauvreté a pour origine première les facteurs macrosociaux gérés par l'Etat. Aussi concluent-ils que c'est précisément à l'Etat en priorité d'aider l'individu à surmonter la pauvreté, avec l'aide, bien évidemment, de l'intéressé, du pauvre, de ses propres efforts au travail.

Mais qui est-il donc le Russe pauvre statistique?

Il s'avère qu'en Russie le problème de la pauvreté est aussi un problème psychologique. La propension permanente à se comparer avec le milieu social environnant est un trait caractéristique de la mentalité russe. Quatre-vingts pour cent des Russes comparent la qualité de la vie de leurs voisins avec la leur et si cette dernière est plus élevée, alors les voisins sont catalogués de pauvres. Le jugement est fait selon la formule: "Si tu vis moins bien que moi, tu es dans le besoin".

Voilà pourquoi la notion de pauvreté est peut-être plus relative en Russie que dans n'importe quel autre pays.

Ce qui est d'ailleurs confirmé par les sondages. Ainsi, 23 pour cent des Russes pensent que pour ne pas se considérer pauvres le Russe doit disposer de pas moins de 3.000 roubles par mois (le dollar s'échange contre 29 roubles). 29 pour cent des sondés placent la barre à 3.500/5.000 roubles. Ils sont 31 pour cent à estimer que des revenus mensuels de 5.000-8.000 roubles assurent une certaine aisance. Enfin, 15 pour cent des personnes interrogées considèrent comme pauvres les personnes gagnant moins de 10.000 roubles par mois.

A l'aune occidentale, ces rêves secrets des Russes semblent plus que modestes.

Malheureusement, ils sont quand même plus élevés que les standards officiels. Pour les autorités russes, sont pauvres les membres d'une famille dont les revenus individuels sont inférieurs au minimum vital. Cette approche méthodologique n'est utilisée qu'aux Etats-Unis et dans les pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI). En Europe le calcul est effectué à partir non pas du minimum vital, mais d'une part du revenu moyen dans le pays. Le seuil de pauvreté européen se situe, en fonction du pays, au niveau de 40-60 pour cent de cet indice moyen.

Qui plus est, pour calculer le minimum vital en Russie le Service fédéral des statistiques se sert d'un système remontant à l'époque soviétique. C'est peut-être la raison pour laquelle ses calculs se distinguent toujours par un ascétisme vraiment révolutionnaire.

Ainsi, selon des chiffres datant de la fin 2003, le minimum vital moyen dans le pays est de 2.143 roubles. Au demeurant, il varie: pour les personnes exerçant une activité professionnelle il est de 2.341 roubles et de 1.625 roubles seulement pour les retraités.

Le minimum vital est calculé aussi sur la base d'un lot de denrées sans lesquelles l'individu ne pourrait survivre physiquement. Chaque année le Russe doit pouvoir consommer au moins 31 kilogrammes de viande, 13 kilogrammes de poisson et de produits dérivés, 200 kilogrammes de légumes et 165 oeufs. On voit donc que l'obésité ne le menace pas.

Le même Service fédéral a aussi défini les vêtements que les Russes devaient porter - et pendant combien de temps - pour ne pas sombrer sous le seuil de pauvreté.

Dans le panier de consommation des articles non consommables on trouve un complet trois pièces qui doit "faire" cinq ans, un pantalon de laine (4 ans), une paire de souliers qui eux aussi devront être portés cinq ans.

Ces recommandations sont vexantes pour des millions de Russes sur toile de fond des comptes en banque mirobolants, des résidences somptueuses, des yachts rutilants, des clubs de football privés et des autres signes extérieurs de richesse qui se sont déversés d'une corne d'abondance inique sur une frange extrêmement étroite de Russes.

"Le problème clé de notre économie réside dans le fossé qui existe entre les revenus des plus riches et ceux des plus pauvres, a admis voici quelques jours le premier ministre Mikhaïl Fradkov. Cette différence chez nous est de 1/14-15!" Au demeurant, les sondages révèlent que l'écart psychologiquement acceptable entre les niveaux de vie, ne suscitant pas l'indignation des Russes, est de l'ordre de 1/10-12. Tout ce qui est au-dessus est perçu par la société comme une injustice révoltante et recèle des germes d'instabilité sociale. A titre de comparaison, dans les pays industrialisés l'écart caractéristique dans les revenus est de 1/7.

Logiquement, Mikhaïl Fradkov voudrait entamer la lutte contre la pauvreté en réduisant cet écart embarrassant entre les nouveaux riches et le reste de la population.

"Si nous pouvions réduire cet écart à 1/10, ce serait déjà bien", a dit le premier ministre. Selon lui, la baisse de l'impôt social unique décidée tout dernièrement par le gouvernement pourrait être un premier pas vers cet objectif. Le manque à gagner de l'Etat consécutif à la baisse des prix devrait être compensé par cette baguette magique que continuent d'être les prix élevés du pétrole.

Toutefois, Mikhaïl Fradkov est pleinement conscient que s'ils sont providentiels, ces prix n'ont rien d'éternels. Pour le premier ministre, "la situation ne se maintiendra pas plus de deux ou trois ans", c'est pourquoi les armes essentielles dans l'offensive contre la pauvreté devront être le développement des hautes technologies, la création d'emplois nouveaux, l'accroissement de la productivité du travail et, comme corollaire, le doublement du produit intérieur brut en dix ans, un objectif fixé par le président Vladimir Poutine.

En Russie beaucoup d'espoirs sont également placés dans ce que l'on appelle la responsabilité sociale du grand business.

Malheureusement, ce terme est pour le moment interprété de manière très étroite par ce business, jamais au-delà de la bienfaisance. Les oligarques ne manifestent aucune velléité d'engager avec la société la discussion sur le très sensible thème de la répartition injuste. Pourtant, la presse russe ne cesse de souligner que des négociations avec les syndicats pourraient atténuer la tension sociale, qu'il faut appeler les travailleurs au partenariat social, constituer un nouveau panier de consommation et, en qualité de première mesure banale dans la lutte contre la pauvreté, augmenter tout simplement les salaires.

Pour l'instant, le salaire minimum en Russie est de 600 roubles, il est versé à 1,4 million de personnes et représente le quart du minimum vital. La Russie en a assez d'avoir honte de la pauvreté. Le fait que l'on en soit conscient au Kremlin laisse espérer des changements.

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