L'Europe, aura-t-elle une nouvelle vision de l'Asie?

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MOSCOU, 26 avril (par Dmitri Kossyrev, commentateur politique de RIA-Novosti). Le "sujet chinois" examiné à la 60e session de la Commission des droits de l'homme de l'ONU qui a pris fin la semaine dernière à Genève est, à première vue, un sujet banal de ce forum. Ce n'est pas la première année, qu'une résolution condamnant la Chine pour le respect insatisfaisant des droits de l'homme y est soumise au nom de l'UE et ce n'est pas la première fois qu'elle y essuie un échec. Les difficultés euro-chinoises concernant les droits de l'homme dissimulent au moins deux sujets très intéressants qui montrent que l'Europe est déchirée par les intérêts contradictoires et qu'elle ne peut pas prendre des décisions ayant une grande importance pour elle.

D'une part, l'Europe a de plus en plus besoin d'amitié avec la Chine, pays qui, selon les indices économiques, devance cette année la France, devancera la Grande-Bretagne l'année prochaine et l'Allemagne en 2007, ensuite ce sera le tour du Japon et des Etats-Unis.

Le projet de "Grande Europe" qui inclut l'élargissement de l'UE en mai prochain est considéré par ses nombreux architectes comme un moyen de parvenir à la parité économique et autre avec la plus grande économie du monde, celle des Etats-Unis. Effectivement, après l'élargissement, l'économie de la "Grande Europe" sera égale à celle de l'Amérique. Mais les taux de croissance en Europe ne changent presque pas, alors qu'en Chine ils constituent plus de 8 % par an. C'est pourquoi les leaders des grands pays européens - l'Allemagne, la France et, dans une certaine mesure, la Grande-Bretagne - caressent actuellement l'idée du rapprochement avec la Chine, notamment en vue de parvenir à la parité avec l'Amérique.

Effectivement, si l'économie chinoise assure environ un quart de la croissance économique mondiale, si elle a déjà contribué à la survie économique du Japon ou de Taïwan, pourquoi donc l'Europe ne rejoindrait-elle pas cette locomotive?

D'autant plus que ce processus a lieu, il suffit de citer le projet de TGV à Shanghai (qui sera mis en oeuvre par l'Allemagne) et le projet analogue entre Pékin et Shanghai (qui sera probablement réalisé par la France), ainsi que de nombreux autres exemples de la coopération sino-européenne. On estime même que la reprise en Allemagne est due aux marchés chinois.

Mais cette coopération a une pierre d'achoppement: la nécessité de lever tôt ou tard l'embargo européen contre les livraisons d'armements et de hautes technologies à la Chine introduit en 1989 après les troubles sur la place Tiananmen. Pendant un voyage du président de la RPC Hu Jintao en Europe en janvier, le ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin a déclaré que cet embargo était devenu caduc. Il en a été à peu près de même à Berlin et dans certaines autres capitales. Le terme officiel de "partenariat stratégique sino-européen" y est apparu. L'embargo avait pour argument les droits de l'homme en Chine. Si cet embargo est levé, il serait logique de s'attendre à ce que les résolutions européennes de la Commission des droits de l'homme à Genève ne soient plus proposées aux participants à cet organe de l'ONU qui les déclineraient certainement. D'autant plus qu'en ce qui concerne les droits de l'homme, la Chine de 1989 et de 2004 présente effectivement l'image de deux Etats différents, ce qu'il est impossible de ne pas voir.

Cependant, la réunion sur l'embargo de la Commission européenne prévue pour mars a été reportée et la procédure rituelle a de nouveau eu lieu à Genève. Autrement dit, les droits des Chinois ont de nouveau été considérés par l'Europe comme insuffisants, alors que d'autres pays n'ont pas été d'accord avec elle.

Le fait est que l'Europe ne se sent pas libre dans l'adoption de la décision sur la levée de l'embargo: puisqu'elle a été prise avec les Etats-Unis, elle fait partie de la politique de l'OTAN dans le domaine des armements. Les Américains ne sont nullement prêts, par exemple, à la situation où les armes européennes seraient braquées sur eux au cours d'une confrontation hypothétique avec la Chine dans le détroit de Taïwan.

D'ailleurs, comme le font entendre clairement les columnistes américains, il ne convient pas d'accroître la tension dans les rapports transatlantiques, compte tenu des événements déplorables en Irak.

Cela veut dire que l'Amérique met à profit la catastrophe irakienne pour ralentir la progression de son concurrent global et empêcher le projet de "Grande Europe" d'avancer de façon naturelle: n'est-ce pas politique géniale? Il est vrai, le ministre des Affaires étrangères et l'homme politique le plus populaire de l'Allemagne Joschka Fischer a énoncé sa propre conception, selon laquelle il est temps d'établir les rapports transatlantiques autenthiques. Mais l'anicroche observée dans la levée de l'embargo imposé à la Chine et la nouvelle résolution antichinoise soumise à Genève montrent que les conceptions sont une chose et les actes en sont une autre.

Mais revenons aux droits de l'homme. Nous voyons que, dans ce sujet militaro-politico-économique complexe, la conception même des droits de l'homme est utilisée sans vergogne. Mais, l'envie de l'Europe d'appliquer une politique plus énergique et indépendante extrême-orientale et, en général, dans le monde, l'incitera probablement à mettre fin à la situation humiliante lorsqu'on ne veut plus croire à la sincérité de ceux qui dissertent sur les droits de l'homme?

C'est le deuxième sujet qu'on devine dans l'histoire de l'embargo chinois. Il se résume à ceci: l'heure est probablement venue pour que l'Europe qui a tant de problèmes intérieurs se rappelle qu'elle est constituée de débris des empires coloniaux - il s'agit de la France, de la Hollande, du Portugal, de l'Espagne et de la Grande-Bretagne - et qu'elle se souvienne de la compréhension d'antan de la complexité et de la diversité du monde. Les résolutions avancées ces dernières années sur les droits de l'homme, et pas seulement à l'égard de la Chine, paraissent souvent trop éloignées des réalités de notre monde. L'Europe, de même que l'Amérique, perd la capacité de ressentir et de respecter d'autres pays et civilisations. Le monde en est au courant. Il en découle les maladresses à l'instar de celles qui ont eu lieu à la Commission des droits de l'homme à Genève.

Les droits de l'homme sont un objet du dialogue international respectueux. De plus, l'époque est probablement révolue où il était possible de brandir, comme une matraque, ses propres notions des droits de l'homme et de récompenser certains pour l'exécution des exigences dans ce domaine par des avantages économiques. L'histoire de l'embargo chinois n'est qu'une de nombreuses illustrations de cet état de choses. Peut-être, un jour l'Europe prend-t-elle conscience de ce qu'est l'Asie?

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