Pour le christianisme orthodoxe russe, le culte de la souffrance, des tourments de la chair, n'a rien d'exotique. Ainsi, le musée de l'Eglise du monastère de Novy-Jérusalem, dans la région de Moscou, expose dans une vitrine les chaînes de Nikon, le célèbre patriarche réformateur du XVII-ème siècle. Ce sont deux lourdes bandes de plomb serties de pointes que le patriarche portait chaque jour sur les épaules sous ses vêtements, pour meurtrir son corps jusqu'au sang et se rappeler les souffrances du Christ. Le culte des souffrances sous diverses formes a survécu jusqu'à nos jours.
C'est sans doute pourquoi le film d'horreur de Mel Gibson, "La Passion du Christ" n'a guère suscité de réaction négative, que ce soit de la part de la direction de l'Eglise orthodoxe ou de l'opinion publique. Au contraire, le film a été bien accueilli par le clergé qui a recommandé de le diffuser largement en Russie. La première coïncidait avec la semaine sainte à la veille des fêtes de Pâques. Quant au jury du festival du film orthodoxe "Radonej" qui se déroulait au même moment, il a qualifié le blocbuster de Gibson de "moment artistique marquant" et "d'événement dans la vie de chaque chrétien".
Et ce en nonobstant le fait qu'il existe une différence importante entre l'orthodoxie et le catholicisme ou le protestantisme, le film de Gibson n'est certes pas réalisé selon les canons de l'orthodoxie. Par exemple, l'iconographie traditionnelle orthodoxe suppose que le Christ, cloué sur la croix, embrasse de ses bras écartés le monde sauvé et n'est pas crispé de douleur. L'Eglise russe est demeurée étrangère à beaucoup d'autres choses apportées par le cinéaste étranger - comme par exemple l'attention particulière portée au diable et aux forces des ténèbres, aux incontournables héros des "films gothiques d'épouvante". L'approche frénétique des catholiques et des protestants vis-à-vis des souffrances endurées par Jésus pendant ses dernières heures de vie terrestre n'est guère de mise au sein de l'Eglise orthodoxe russe. L'Eglise orthodoxe affirme que le Christ souffrait plus dans son âme, à la pensée que Dieu l'avait abandonné, que de la flagellation infligée par ses tortionnaires.
Si bien qu'alors que le film de Gibson ne semblait pas totalement "exotique", il surprenait avant tout par l'apothéose des souffrances vue par la "caméra catholico-protestante". Ceux qui ont vu ce film qui a fait beaucoup de bruit savent que sur l'écran on transforme pendant plusieurs heures le Christ en une masse de chair sanguinolente recouverte de croûtes de sang coagulé. Et grâce au génie des maquilleurs et au savoir-faire des maîtres des effets spéciaux, à chaque coup de fouet (auquel on ne s'attend jamais), la salle bondée de spectateurs sursaute d'effroi, nombreux sont ceux qui ferment les yeux, certains pleurent, d'autres se signent, mais personne ne s'en va.
Les observations que j'ai pu faire dans la salle et aux alentours du cinéma lors de la projection de "La Passion du Christ" m'ont fourni autant matière à réflexion que ce qui se passait sur l'écran.
Ainsi, c'est un dimanche, avant la séance de matinée d'un modeste cinéma de Moscou, plein à craquer de jeunes spectateurs. Partout, c'est le spectacle habituel: paquets de pop-corns, canettes de bière et pepsi, trilles incessants des portables. Tout laisse penser que ces adolescents seront inaccessibles au film, dont le sujet est pratiquement entièrement consacré à la marche au supplice du Christ portant sa croix jusqu'au sommet du Golgotha. Deux heures de souffrances abominables. Le Christ tombant à chaque pas sous le poids de la lourde croix. Ces jeunes, nourris de morts holliwoodiens, quand en cinq minutes de film de violence une bonne dizaine de types se font descendre, devraient normalement s'ennuyer en voyant cette chronique d'une seule mort.
Il semblait que les films concurrents à l'affiche du cinéma ce jour-là - deux thrillers - draineraient le public qui dédaignerait la passion selon Gibson. Mais fait incroyable, la salle de 200 places où l'on projetait "La Passion du Christ" se remplit peu à peu et il finit par y régner un silence de mort. Et là - oh surprise!- tous les portables devinrent muets d'un seul coup. La tension atteignit un tel paroxysme que des cris hystériques résonnèrent, on pleurait à chaudes larmes, sans se gêner. Seuls deux spectateurs sont partis en cours de séance, pour d'ailleurs revenir peu après. Dans ce cinéma le film passe à guichets fermés depuis trois semaines. Il faut acheter son billet d'avance.
La Russie n'est pas la Nouvelle Zélande, elle n'est pas non plus les USA ou le Canada, la Russie demeure un pays où les gens associent la grossièreté réciproque, et même la cruauté machinale, à la compassion et au culte exalté de la justice sociale. Ici - fait unique - c'est moins la violence en tant que telle qui est à l'honneur, que la violence au service de la société.
Devant l'entrée du cinéma, sur le trottoir, un vagabond gît, ivre mort. A côté, des militants pentecôtistes distribuent leur journal gratuit "Charisme" avec en première page l'image du Christ tirée du film. Comme les spectateurs allant voir "La Passion du Christ", ils n'accordent pas la moindre attention au pauvre hère.
Parce que la compassion en Russie ne marche que lorsque certaines conditions préalables sont réunies. Ne fussent que les deux suivantes: tu dois avoir l'âme pure et être beau moralement. C'est-à-dire que tu dois être semblable au Christ. Et alors ton pouvoir sur ceux qui pleurent est illimité, de même que notre compassion envers toi est, elle aussi, sans borne.
Le Christ interprété par Jim Caviezel possède ces qualités, il est beau comme un dieu et la vérité est sans nul doute de son côté. Et cette vérité n'a nul besoin d'être prouvée, il suffit de plonger son regard dans ses yeux bleus où brille une aura mystique sur le masque ensanglanté de son visage.
Et la justesse de son combat ne fait aucun doute, l'ennemi est désigné. Il s'agit du mal absolu contre le bien absolu. A l'exception de sa mère Marie, de Marie-Madeleine, et, peut-être de Ponce Pilate, le Sauveur battu jusqu'au sang est entouré dans le film de gueules patibulaires. Les légionnaires romains sont des sadiques, les Pharisiens sont des fanatiques, Caïffe est un monstre intellectuel, Hérode est un doux psychopathe... Peut-être que la foule des Juifs aveuglée par le fiel, cette masse violente mue par la haine que l'on voit sur l'écran, suscite l'inquiétude des organisations publiques et religieuses juives en Europe qui ont reproché au film son antisémitisme. Il est vrai qu'on a guère entendu de protestation du côté de l'Italie, des héritiers des légionnaires qui, sur l'écran, ne sont pas meilleurs que les Juifs. Peut-être parce que pour le Christ n'y avait-il justement "ni Romains, ni Juifs"? Gibson n'a pourtant pas fait un film sur les Romains ou sur les Juifs, mais sur l'holocauste total de la foule contre un seul homme, Jésus-Christ. Et la Russie orthodoxe l'a aussitôt accepté sans conditions.