L'Organisation mondiale de la Santé ne doit pas être l'esclave de ses propres statuts

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MOSCOU. /par Dmitri Kossyrev, commentateur politique de RIA Novosti/. Depuis plusieurs années déjà une même procédure se répète chaque mai au siège de l'Organisation mondiale de la Santé à Genève : voué d'avance à la défaite, Taiwan se lance à l'assaut de l'OMS. Triste et monotone, cette histoire montre cependant que les conflits que le système des relations internationales était capable de supporter dans le passé apparaissent sous un autre jour à notre siècle avec ses nouveaux défis.

Il est de notoriété publique qu'avant 1971 la petite île était représentée dans toutes les organisations internationales, y compris à l'ONU, où elle affirmait que c'était à Taipei que se trouvait le véritable gouvernement de la Chine. A compter de 1971 toutes les organisations internationales se sont mises en conformité avec les réalités et ce sont les représentants de Pékin qui y ont pris place tandis que Taipei a tout perdu. Il ne pouvait pas en être autrement parce que les deux capitales étaient - et sont aujourd'hui avec des réserves, il est vrai - de l'avis que la Chine était unique et que Taiwan en était une partie. De ce fait, le droit d'être membre des organisations internationales, de l'OMS y compris, devait appartenir ou bien à Pékin, ou bien à Taiwan. Et jamais aux deux à la fois. Taiwan fait preuve d'une souplesse extraordinaire dans ses efforts d'être présent dans les organisations mondiales. Depuis 1997 l'île s'efforce de se faire admettre à l'OMS à titre d'observateur comme une "entité territoriale". Certes, seuls les "pays" peuvent être membres de l'OMS. Mais, rappelle Taipei, ses statuts comportent des dispositions sur les "pays non membres de l'ONU". Le règlement de ce problème requiert une simple majorité des voix à une assemblée annuelle de l'OMS qui se réunit en mai. Depuis des années Taipei n'arrive pas à obtenir cette majorité. Et pourtant, cette année également, il introduit une demande d'adhésion et déclenche une puissance campagne de lobbying.

Il semble que là Pékin ait peu de chance. Chaque printemps les médias internationaux les plus prestigieux publient une multitude d'articles qui font étalage des arguments taiwanais. En effet, Taiwan reste membre de l'Organisation mondiale du commerce comme "entité économique", de la Banque asiatique de développement sous le nom "Taipei, Chine". Dans l'organisation de Coopération économique Asie-Pacifique Taiwan bénéficie d'une appartenance autonome (Taipei chinois) tout comme Hongkong, aujourd'hui partie de la RPC, et tout comme la RCP. Pour cette raison, dans tous les documents et à toutes les cérémonies de l'APEC, ses membres ne sont pas nommés "pays", mais "économies". Enfin le statut d'observateur à l'OMS a été accordé au Vatican, à la Palestine, à l'Ordre de Malte... Bref, tout est possible si l'on veut.

Le contradicteur le plus important de Pékin semble être la logique de la mondialisation, la logique de la nécessité de répondre aux défis de notre siècle. Les virus, comme les terroristes, n'ont pas de nationalité, ils défient toutes les frontières, reconnues et non reconnues. Les 23 millions de Taiwanais méritent d'avoir le même système de santé publique que les autres habitants de la planète Terre, rappelle Taipei, ajoutant que l'OMS est justement une organisation qui doit être débarrassée de tous les jeux politiques. Cette prise de position semble être on ne peut plus logique mais pourquoi alors n'obtient-elle pas invariablement le nombre requis des voix ? Pourquoi même pendant l'épidémie de pneumonie atypique (SRAS) de l'année dernière la tentative de Taiwan, touché plus que d'autres par le virus, pour se faire accorder le statut d'observateur à l'OMS a-t-elle encore échoué ? Peut-être parce que le lobby de Pékin est-il aujourd'hui plus puissant que celui de Taipei ? Ce n'est pas évident car les autorités taiwanaises se distinguent par leur capacité incomparable à porter leur point de vue à la connaissance d'autres gouvernements et d'autres peuples.

Le problème est peut-être ailleurs. Les pays qui n'acceptent pas la prétention de Taipei au statut d'observateur à l'OMS craignent que dans tous les cas de figure ce débat ne soit politisé comme tout ce qui est lié dans notre monde à Taiwan. Car on pourrait, si l'on veut, interpréter le statut d'observateur acquis à l'OMS comme une mini-reconnaissance de l'île en qualité d'Etat indépendant ou la représenter en cette qualité. Surtout aujourd'hui où sous le président taiwanais Chen Shui-bian les relations entre les antagonistes de longue date se sont aggravées.

Non seulement la reconnaissance diplomatique de Taiwan ou l'attribution à l'île du statut de petite entité étatique, mais même l'ouverture à Taipei d'un nouveau bureau non officiel d'un Etat ou d'une organisation peut devenir (et devient) le prétexte à un scandale diplomatique. Résultat : au cours du demi-siècle d'existence du problème taiwavais le monde a fini par avoir de la nausée à cause de ce tir à la corde et il réagit naturellement de manière à éviter une nouvelle flambée de cette lutte, surtout au sein des organisations non gouvernementales et notamment à l'OMS.

L'existence d'Etats et de territoires non reconnus dans le monde est une situation relativement explicable et même acceptable jusqu'à une certaine limite. Il existe en effet sur notre planète de tels vestiges de guerres et conflits anciens dont le seul rappel fait grimacer les diplomates qui disent tout de suite : il vaut mieux ne pas toucher à "cela", pas même l'évoquer si cela ne presse pas. "Cela", ce sont le nord de Chypre, le Karabakh, Taiwan et d'autres territoires. Dans tous ces cas le statu quo, officiel ou pas, revient moins cher qu'un règlement forcé si les unités de comte sont les vies humaines et les biens matériels.

La mondialisation existe cependant effectivement et demande des organisations anciennes de savoir réagir aux réalités nouvelles. L'OMS, par exemple, n'a pas été créée pour servir d'arène d'une lutte politique entre la Chine et Taiwan mais pour améliorer la santé publique dans le monde. On comprend donc que tous les territoires sur le globe terrestre doivent être accessibles au personnel médical qui livre bataille aux virus anciens et nouveaux.

Si les documents statutaires de l'OMS ne répondent pas à cette tâche dans le contexte des relations qui existent entre la Chine et Taiwan, il vaudrait mieux les modifier plutôt que de s'absorber dans le litige interchinois ou de s'y dérober. L'organisation ne doit pas être esclave de ses propres statuts qui ont été écrits par des hommes. Ce sont des hommes qui doivent les changer. Selon les documents en vigueur, seul les pays peuvent être membres de l'OMS. Mais pourquoi ne pas les rédiger de manière à les rendre acceptables aussi pour la Chine ? Il s'agit d'une simple procédure bureaucratique qu'il est possible de débarrasser de toute composante politique.

L'imagination humaine n'a pas de limite. On peut prévoir la possibilité de participer aux travaux de l'organisation non seulement pour les Etats souverains mais aussi pour "toute sorte d'entités territoriales spécifiques". On peut proposer le statut d'ami du président de l'OMS" par analogue avec les cas où un homme se trouve dans un pays en qualité d'hôte de l'ambassadeur. Qui cherche trouve.

Enfin en ce qui concerne Taiwan, le monde a effectivement affaire à un problème en gestation qui risque de toucher aussi d'autres secteurs. L'île qui s'intègre de plus en plus sur le plan économique dans la RPC tandis que ses dirigeants s'appuient sur la partie de l'électorat de plus en plus mécontente de cette tendance devient une sorte de mélange explosif. Cela aussi demande une solution sortant des sentiers battus.

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