Que se passe-t-il dans les rapports entre la Russie et l'UE ? A en juger d'après les déclarations de certains leaders européens, ceux-ci sont au beau fixe, ils n'ont jamais été aussi bons depuis la création de l'Union et le déclin de l'URSS.
Le premier ministre italien, Silvio Berlusconi, qui s'est rendu cette semaine à Moscou - où, en compagnie du président Poutine, il a pris l'avion pour Lipetsk, pour assister à la présentation d'une nouvelle usine du géant électroménager italien Merloni - a une nouvelle fois déclaré qu'il voit nettement la Russie au sein de l'Union européenne et de l'OTAN.
Ces derniers temps, M. Berlusconi parle si souvent et avec tant de conviction de son rêve que d'aucuns, en Russie, commencent à considérer ses paroles comme la constatation sincère d'un fait inéluctable. D'autant plus que d'autres hommes politiques européens adoptent, en parlant de la Russie, un ton sinon identique du moins très similaire.
Le président de la Commission européenne, Romano Prodi, qui s'est rendu à Moscou peu après le président du Conseil italien, a lui aussi dispensé beaucoup de sourires et d'éloges à l'adresse de la Russie et des dirigeants.
Sa visite nous a rappelé les récentes festivités en Allemagne à l'occasion d'un anniversaire du chancelier fédéral Gerhard Schröder. Le président Vladimir Poutine a été l'un de ses hôtes de marque, et d'ailleurs unique dirigeant d'un Etat étranger, ce qui nous suggérera que la Russie d'aujourd'hui est plus proche que jamais du chancelier, ce leader d'envergure vraiment européenne.
Il faut dire que le président russe n'est pas en reste devant ses collègues européens dès qu'il s'agit de signes d'amitié et de bonnes manières, même s'il est question de choses très sérieuses. La récente déclaration de Poutine selon laquelle les patrouilles aériennes de l'OTAN le long des frontières des pays baltes, ces membres tout récents de l'Alliance, à quinze minutes de vol de Moscou, ne présentent pas de menace pour la Russie est plus que significative. Il y a encore cinq ans, une pareille déclaration d'un président russe aurait pu lui coûter, en théorie, son fauteuil. Mais si Poutine fait ce genre de déclarations, c'est un témoignage de changements réels. Et si Berlusconi invite la Russie à l'Union européenne et à l'OTAN cela signifie que des changements substantiels affectent les relations russo-européennes.
Reste à savoir de quels changements au juste il s'agit.
Des difficultés surgissent dès lors et des questions, peu commodes du point de vue du protocole diplomatique, apparaissent. Le 1e mai, soit dans moins de dix jours, l'Union européenne accueillera dix nouveaux membres, dont les ex-républiques soviétiques baltes et les ex-partenaires de la Russie dans le cadre du Conseil d'assistance économique mutuelle en Europe de l'Est. Jusqu'à une époque récente, ils représentaient près de 10% du chiffre d'affaires du commerce extérieur russe. Après l'élargissement de l'UE, les taxes et les quotas européens seront applicables sur les territoires des nouveaux membres et les exportations russes se réduiront inévitablement. Il y a deux mois - et pour la première fois en 1999 ! - le ministère des Affaires étrangères a informé les diplomates européens de ses préoccupations mais n'a pas obtenu d'éclaircissements nets. Ces éclaircissements sont promis pour le sommet Russie-UE qui se tiendra dans moins d'un mois à Moscou. D'ici là, il faut partir du fait que les échanges avec ces pays se réduiront peu à peu.
Mais ce n'est pas tout. On ignore quelle sera la solution pour le problème de Kaliningrad, ex-Königsberg, cette enclave russe sur le littoral sud-est de la Baltique. Bientôt, elle n'aura d'autres frontières que celles de l'Union. Toute cargaison russe transitant par le territoire de l'Union fera donc l'objet de l'imposition européenne, comme l'a laissé entendre le commissaire européen au Commerce, Pascal Lamy.
Tant bien que mal, Moscou était parvenu à régler le problème des visas relatifs aux voyages des ressortissants russes de Kaliningrad sur le territoire lituanien. Ils se voient délivrer des "documents de transport simplifiés", mais les procédures sont somme toute accablantes ; les vieux grognent et les jeunes refusent d'aller en Russie. Les jeunes, en général, trouvent de loin plus intéressant de se rendre en Europe : 80% des jeunes de l'enclave y sont déjà allés, ne serait-ce qu'une fois. Certains préfèrent même voir leur ville devenir partie intégrante de l'Europe unie, au même titre que les anciennes républiques baltes de l'URSS. Seulement, sans la Russie, et là, les vues de ces jeunes diffèrent radicalement des prévisions futuristes de Silvio Berlusconi.
Mais tout n'est pas aussi simple que cela puisse paraître au premier abord.
En fait, le problème Kaliningrad est facile à régler. Pour cela, il ne faut que simplifier les régimes commerciaux entre la Russie et l'Union, ouvrir les frontières aux marchandises, aux capitaux et à la main d'oeuvre ; personne ne voudra plus faire sécession alors. Les recettes sont connues et elles sont même banales : les protocoles standards de l'Organisation mondiale du commerce, qui concernent chacun de ses membres, en font état.
Mais là également il y a problème. C'est bien l'Union européenne qui dresse devant la Russie les barrières les plus élevées aux négociations sur son adhésion à l'OMC. Les Européens exigent que la Russie relève ses prix intérieurs sur le gaz en les portant au niveau mondial, et restent sourds aux arguments russes selon lesquels le premier producteur mondial de gaz est en droit de profiter de ses avantages concurrentiels. Il n'y a pas longtemps, certains journaux européens annonçaient que Russes et Européens auraient réussi à s'entendre sur les prix du gaz dans le contexte de l'adhésion de la Russie à l'OMC. Ce n'est rien d'autre qu'une fuite d'information non confirmée. Les déclarations officielles tardent à venir. Il sera difficile d'oublier que l'Union a refusé pendant des années de débattre de manière sérieuse des préoccupations de Moscou et qu'elle ne montre un intérêt que depuis peu.
Attendons donc les résultats du sommet Russie - Union européenne. C'est à l'issue de celui-ci qu'on pourra affirmer si quelque chose a changé - ou non - dans leurs rapports et que les fantaisies d'hommes politiques se rendant à Moscou dissimulent quelque chose de plus que de la bonne humeur ou des sympathies personnelles.