De ce fait, la composition des actionnaires des plus grands médias russes peut changer très prochainement.
Se seront écoulées trois années en avril depuis que le magnat de la presse russe Vladimir Goussinski a perdu le contrôle de la chaîne centrale NTV. En 2001, elle est passée entre les mains du groupe semi-public "Gazprom". Les nouveaux propriétaires ont remplacé la direction et les journalistes qui n'ont pas accepté leur nouveau patron. A partir de là, estiment les libéraux russes, commence la fin du pluralisme dans les médias.
Peu après, quatre des six chaînes principales (ORT, Rossia, Koultoura et Sport) sont devenues presque entièrement publiques, une chaîne (NTV) semi-publique et une autre (TVC) appartient aux autorités de Moscou. Un seul point de vue, celui du Kremlin, domine dans la presse, affirment les défenseurs des droits de l'homme.
Le problème des médias existe effectivement mais on aurait tort de le ramener à l'affirmation stéréotypée qu'il n'y a plus de liberté de parole en Russie. En effet, sur le marché des périodiques et des radios l'Etat est pratiquement absent. D'autre part, les chaînes décimétriques moscovites (REN-TV, STS et d'autres) se répandent dans les régions et rivalisent déjà d'influence et de popularité avec les chaînes fédérales.
Il est plus utile d'entrer dans le fond du problème. Plusieurs circonstances importantes seront alors évidentes. Les sondages montrent que la liberté des médias modèle des années 1990 est rejetée par la population. Les journalistes engagés, irrespectueux, irresponsables, peu professionnels et sans scrupule irritaient la société. Personne ne cache que la télévision s'était alors transformée en une des "zones grises" les plus corrompues de l'économie russe. Les empires médiatiques privés de Boris Berezovski et de Vladimir Goussinski qui ont existé pendant les années 1990 ont amélioré le niveau de professionnalisme et apporté une contribution de poids au développement de la télévision russe, seulement ils n'étaient pas finalement utilisés pour servir la société mais pour défendre les intérêts politiques et commerciaux de leurs patrons. L'électeur a compris qu'il était manipulé. Par les oligarques et non pas par le Kremlin. Ce fait a été confirmé par les experts internationaux indépendants en visite à Moscou en été 2000, en plein scandale autour de NTV. Leur analyse du problème de la liberté de parole en Russie ne constate pas uniquement une pression des autorités sur les médias mais également l'utilisation de la presse écrite et des temps d'antenne afin d'attaquer des adversaires et des concurrents (cela concerne pleinement les propriétaires des médias privés), l'absence de normes d'éthique et de professionnalisme et, qui plus est, l'absence de base économique indispensable à l'indépendance financière de la presse.
Le problème a aussi un autre aspect, régional. Les journalistes qui travaillent en province sont souvent sous la pression des autorités locales et des oligarques régionaux. Souvent c'est l'appartenance à un média fédéral qui est la garantie d'un travail professionnel dans des conditions normales. C'est pourquoi, de l'avis du président de la Compagnie de téléradiodiffusion de Russie, Oleg Dobrodeïev, "transformer les médias en sociétés par actions signifie les transférer à des manitous locaux et parfois à des bandits".
"Les grands médias publics sont mieux protégés et moins dépendants de la conjoncture. Ils ne se livrent pas à leurs propres jeux politiques, ce qui est très important dans notre paysage politique", estime-t-il.
Oleg Dobrodeïev n'est pas seul à estimer que les médias publics jouent un rôle stabilisateur dans la Russie contemporaine où une démocratie développée, un marché réglementé et une société civile font encore défaut et où une partie de la population vit dans le besoin et reste névrosée, désarçonnée, sujette à l'agitation.
L'état des médias russes reflète l'incertitude de la société. La presse russe d'aujourd'hui est un modèle transitoire. Elle continuera de changer et de se développer. Tout comme l'ensemble du marché médiatique où, en perspective, la presse doit accéder à l'indépendance vis à vis des oligarques pour s'affranchir réellement de l'influence des divers groupes qui se font concurrence.