Après les attentats terroristes de Madrid la position des dirigeants espagnols a l'air parfaitement justifié. D'autre part, les propos du premier ministre espagnol doivent caresser l'oreille de nombreux hommes politiques russes. En effet, nous avions prévenu les Etats-Unis dans quel piège ils pourraient tomber. Et voilà qu'aujourd'hui le ministre américain de la Défense déclare avec une droiture désarmante qu'il y a un an il imaginait autrement l'évolution actuelle de la situation en Irak. C'est pourtant un problème américain. Quelle doit être la réaction de la Russie ? Doit-elle se réjouir, s'affliger ou rester indifférente parce qu'elle a ses problèmes et celui-là ne la concerne pas ?
Malheureusement, il la concerne. Et de près. Aussi logique et justifiée que soit la décision des dirigeants espagnols, ils ont, en fait, rempli à la lettre les exigences formulées dans un récent appel d'Oussama ben Laden. Il avait proposé aux pays européens de renoncer à soutenir les Etats-Unis, de cesser de s'ingérer dans les affaires du monde islamique et, surtout, de retirer complètement leurs forces armées d'Irak. En échange, il a promis de mettre un terme aux actes de terrorisme contre les pays européens qui rempliraient ces conditions. L'Espagne n'est pas le principal partenaire militaire des Etats-Unis en Irak mais son départ est une grande victoire de l'internationale terroriste. Même si l'appel de ben Laden et le départ de l'Espagne n'était qu'une simple coïncidence. Naturellement, le problème ne se ramène pas au seul fait que pour le terroriste numéro un il existe un mal absolu - les Etats-Unis et Israël avec lesquels aucun compromis n'est possible - et les "Européens sincèrement abusés" à qui il est encore possible de faire reprendre le droit chemin. Les leaders du terrorisme mondial voudraient isoler les Européens des Américains, mais dans l'unique but de pouvoir régler leurs comptes séparément, c'est plus facile. A propos, la Russie est également concernée.
Quel doit donc être la position de la Russie dans cette situation? Nous avons toujours insisté là-dessus et ne nous lassons pas de répéter aujourd'hui que la décision de déclencher l'opération militaire contre l'Irak était une erreur. Maintenant nous avons des arguments plus nombreux en faveur de ce point de vue.
Au début des hostilités en Irak les Etats-Unis ont tenté en vain de persuader le monde que c'était un prolongement naturel de l'opération en Afghanistan. Mais il était parfaitement évident que le régime de Saddam Hussein, barbare, sanguinaire, inhumain, craignait lui-même les islamistes radicaux et, chaque fois que ces derniers tentaient de protester, il noyait leur révolte dans le sang avec une rare cruauté, recourant aux armes chimiques contre son propre peuple. Il en a été ainsi pendant les soulèvements chiites dans le sud du pays. Il n'y a pas longtemps, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Youri Fedotov, a fait part de sa préoccupation quant au fait que "l'Irak s'est transformé en une tête de pont du terrorisme, en une pépinière de terroristes".
Pour adopter une position à l'égard de l'Irak la Russie se doit de bien connaître les changements qui se sont produits dans ce pays depuis le début de l'opération militaire des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Au moment de l'entrée des troupes en Irak les pays de la coalition avaient un seul ennemi, l'armée de Saddam Hussein, aujourd'hui les Etats-Unis sont confrontés à trois adversaires armés à la fois. Premièrement, c'est le terrorisme international qui a afflué en Irak du fait de frontières inexistantes. L'armée américaine sortie de ses bases bien protégées pour être lancée dans les villes et les déserts irakiens est une proie tentante pour les terroristes internationaux qui lui font des saignées quasi-quotidiennes. Le deuxième adversaire, ce sont les différents groupes de chiites irakiens. Ils réunissent les 3000 commandos de l'"armée de Mahdi" placée sous les ordres du cheikh Sadr, jeune leader ambitieux qui brigue l'influence dans la communauté chiite et rêve de bâtir un Etat islamique en Irak, et aussi les groupes, encore plus nombreux, d'extrémistes chiites qui ont suivi une formation militaire en Iran. Enfin les Etats-Unis sont obligés à faire face aux unités sunnites formées de toute évidence d'anciens officiers de l'armée irakienne dont les nouvelles autorités n'ont pas besoin. Autant dire que Washington a résolu un problème quasiment insoluble : il a uni les sunnites et les chiites dans leur lutte contre sa présence en Irak.
Ayant renversé le régime de Saddam Hussein, les Américains ont détruit le fer et le feu au moyen desquels le dictateur préservait son pays, hétérogène du point de vue ethnique et confessionnel de l'éclatement. Maintenant les Etats-Unis doivent se charger eux-mêmes de cette mission en faisant appel à d'autres instruments. Au début, on pensait que les institutions démocratiques, dont la liberté des élections, devaient jouer le rôle d'éléments propres à consolider la structure étatique. Aujourd'hui, il est évident que ce plan a échoué. Le 30 juin, en Irak, il n'y aura ni transmission réelle du pouvoir, ni retrait des forces étrangères, bien que les rangs de la coalition puissent se faire rares. Si des élections démocratiques et libres avaient eu lieu aujourd'hui, le pouvoir tomberait entre les mais des groupes chiites les plus radicaux pour cette simple raison que les chiites représentent la majorité écrasante de la population du pays. Si les forces armées étrangères quittaient aujourd'hui l'Irak, le résultat le plus probable serait le déclenchement d'une guerre civile, l'éclatement du pays et le renforcement colossal des positions du terrorisme international qui prendrait sous son contrôle un pays aux ressources richissimes dans une région stratégique du monde.
Dans son "Petit prince" Antoine de Saint-Exupéry écrivait : "Tu deviens responsable de ce que tu as apprivoisé". Les Etats-Unis n'ont pas réussi à "apprivoiser" l'Irak, mais ils sont incontestablement responsables de l'impasse dans laquelle se trouve ce pays. Ils ne peuvent donc pas se permettre de "cracher dessus et de s'en aller". La situation en Irak est celle que les actions américaines irréfléchies ont provoqué et c'est déjà une réalité. Dans ce contexte la Russie se doit de réfléchir sur les moyens d'amenuiser le préjudice. On ne saurait permettre que l'Irak soit transformé en un Etat d'islamistes radicaux. On ne saurait permettre que Bagdad devienne la capitale du terrorisme international et l'Irak, avec ses ressources immenses, une tête de pont pour des attaques terroristes dans le monde entier. On ne saurait permettre qu'une guerre civile éclate en Irak car elle ne manquerait pas de déferler sur les pays voisins et de déstabiliser la situation dans l'ensemble du Proche-Orient. On ne saurait permettre que la Russie s'immisce dans l'opération militaire en Irak en remplaçant les unités espagnoles par son contingent national, plus important. Enfin, il faut comprendre qu'on sera obligé de retirer les forces armées d'Irak et de transférer le pouvoir aux Irakiens. La Russie doit recourir aux méthodes politiques, en aidant à bâtir dans les meilleurs délais un Etat irakien.
Tout porte à croire que la Russie n'a pas de plan précis pour réaliser les objectifs énumérés ci-dessus. En entendant, nous nous réjouissons en catimini que ce ne soient pas nos problèmes, que ce soient des problèmes américains. Bien entendu, il ne faut pas endosser la responsabilité des erreurs américaines, mais on aurait tort de croire que nous pourrions rester embusqués en attendant que tout s'arrange. Tôt ou tard, il faudra définir notre position.