La coalition américaine en Irak vient de subir de lourdes pertes. Il ne s'agit pas des quelques dizaines de soldats tués ces dernières semaines au cours de la guérilla. Ces morts font désormais partie de l'ordinaire tout comme les incantations du muezzin. Non, cette fois ce qui s'est passé relève plutôt de l'extraordinaire: des alliés pourtant fidèles des Américains ont déserté le champ de bataille.
Dimanche, le nouveau premier ministre espagnol, José Luis Zapatero, a annoncé qu'il avait donné des instructions pour que le contingent militaire espagnol se retire d'Irak "le plus vite possible". Le chef du gouvernement espagnol ne croit pas que l'ONU puisse prochainement jouer en Irak un rôle tant soit peu important. Or, c'était là justement la condition principale qui aurait permis aux 1.300 militaires espagnols déployés en Irak de poursuivre leur mission.
On imaginerait difficilement une pilule plus amère pour George W. Bush.
Alors que le président des Etats-Unis fait des pieds et des mains pour internationaliser la responsabilité du chaos en Irak, la coalition d'occupation commence à se désintégrer. Aujourd'hui l'Espagne, demain la Pologne? Les anciens partenaires quittent les casernes irakiennes, emportant avec eux l'amertume du désenchantement des résultats de la guerre en Irak. De nouveaux partenaires ne s'annoncent pas. Et cela se produit à seulement deux mois du transfert solennel du pouvoir au gouvernement provisoire irakien, alors que les Etats-Unis ont impérativement besoin de rejeter sur d'autres épaules la responsabilité de l'avenir, ténébreux s'il en est, du pays supplicié.
Washington n'a pas attendu longtemps pour tancer Madrid. Dans une interview accordée à Fox News, la conseillère du président des Etats-Unis pour la sécurité nationale a mis en garde que les terroristes pourraient penser qu'il suffirait de commettre des attentats à l'explosif pour fissurer le front international qui leur est opposé. Au fond, Kondoleezza Rice a repris de manière évasive la thèse à laquelle les néoconservateurs américains recourent ces derniers temps: le nouveau gouvernement espagnol a capitulé devant le terrorisme.
Au demeurant, le Parti socialiste de José Luis Zapatero avait réclamé le retrait d'Irak des troupes espagnoles bien avant les attentats terroristes perpétrés dans des trains espagnols le 11 mars dernier. L'opposition espagnole elle aussi avait dès le début critiqué l'ex-premier ministre, José Maria Aznar, pour avoir dépêché un contingent espagnol en Irak sans débats au parlement et contre l'opinion de 90 pour cent de la population du pays. C'est pourquoi ce que José Luis Zapatero a fait n'a rien à voir avec une capitulation, le premier ministre espagnol n'a fait qu'appliquer ce qu'il avait promis pendant sa campagne électorale dès qu'il en avait eu la possibilité.
Washington a toutes les raisons de se faire de la bile au sujet du départ des troupes espagnoles. En effet, celles-ci sont déployées dans le périmètre nord-ouest de Nadjaf, une ville qui est contrôlée par des détachements de l'imam chiite Moktada al Sadr qui dirige l'insurrection de ses coreligionnaires. Moktada al Sadr se trouve lui-même à Nadjaf. Les Américains tentent de nouer un dialogue avec le leader religieux rebelle, mais celui-ci repousse au fond les pourparlers en avançant comme condition la "cessation de l'agression" dans toutes les provinces irakiennes et "la non-pénétration dans les sanctuaires chiites que sont les villes de Kerbela et de Nadjaf.
Un retrait des troupes espagnoles avant l'ouverture ou pendant les négociations entre les Américains et Moktada al-Sadr pourrait mettre en relief les contradictions au sein des forces d'occupation et affaiblir notablement les positions de Washington.
Quoique la décision de José Luis Sapatero soit un corollaire logique de la mise en oeuvre de son programme électoral, une autre circonstance aurait pu inciter le nouveau premier ministre à cette démarche.
Au fur et à mesure de la dégradation dramatique de la situation en Irak, Madrid, de même que les autres alliés européens des Etats-Unis, a pris conscience que la guerre en Irak et celle qui était menée contre le terrorisme international étaient deux guerres différentes, n'ayant aucun point de commun. Qui plus est, la première est préjudiciable à la seconde, elle mobilise des ressources militaires et financières. Sans déjà parler de la superbe tête de pont géographique que constitue l'Irak pour Al-Qaïda qui peut ainsi justifier le rassemblement dans ce pays de terroristes de tout acabit et de toute obédience idéologique pour combattre l'occupation étrangère.
Le 11 septembre, c'est Al-Qaïda et non pas l'Irak qui a attaqué les Etats-Unis. L'Internationale terroriste n'a toujours pas été démantelée, Ousama ben Laden n'a toujours pas été capturé.
Cependant, moins de deux mois après les frappes portées contre le Worls Trade Center de New York et le Pentagone le président George W. Bush a fait mine d'oublier qui avait organisé ces crimes et a ordonné au secrétaire d'Etat à la Défense, Donald Rumsfeld, de préparer la guerre contre l'Irak. Dans son nouveau livre intitulé "Plan of attack", le célèbre journaliste washingtonien Bob Woodward, un des coauteurs de l'enquête réalisée sur le scandale du Watergate, révèle de nouveaux détails de l'opération.
Bob Woodward écrit que l'attaque contre l'Irak avait été préparée dans le secret le plus absolu, à l'insu même de Colin Powell et de Condoleezza Rice. A l'époque les néoconservateurs qui avaient suggéré au président l'idée d'une campagne militaire irakienne n'espéraient probablement pas convaincre le secrétaire d'Etat et la conseillère pour la sécurité nationale qu'un lien quelconque existait entre Saddam Hussein et Ousama ben Laden.
Intéressante est la réaction de hauts responsables militaires américains à l'ordre de se préparer à la guerre contre l'Irak. Bob Woodward écrit dans son livre que le général Thomas Franks, à l'époque chef du Commandement central américain et commandant de l'opération en Afghanistan, avait poussé une exclamation obscène.
A ce que l'auteur de l'ouvrage affirme, la décision définitive d'agresser l'Irak a été prise par George W. Bush au mois de janvier 2003, alors que la mission d'inspection de l'ONU était en plein travail et que le Conseil de sécurité attendait impatiemment ses résultats. Or, un peu plus d'un mois plus tard, au mois de mars de la même année, le président américain avait affirmé publiquement qu'en ce qui concerne une éventuelle action militaire en Irak rien n'avait été décidé.
Dans son livre, Bob Woodward reprend mot pour mot le dialogue entre le vice-président américain, Richard Cheney, et l'ambassadeur d'Arabie saoudite aux Etats-Unis, le prince Bandar ben Sultan, que les Américains avaient bien été obligés de "mettre au parfum".
L'ambassadeur demande quel sera le sort réservé à Saddam Hussein.
Cheney: "Prince Bandar, dès que nous commencerons, Saddam grillera dans un toasteur" (Once we start, Saddam is toast".
Ces détails sont importants étant donné qu'ils démontrent dans quelle mesure la guerre en Irak avait été préparée en petit comité même au sein de l'administration américaine, avait mûri dans un cocon de mensonges et était en fait une opération militaire dont les buts divergeaient brusquement de ceux de la lutte antiterroriste.
Le retrait d'Irak de l'Espagne est un nouveau signe de lucidité d'un allié qui pourrait être imité par d'autres partenaires entraînés par Washington dans son erreur historique.