Les résultats du premier trimestre montrent que la production pétrolière russe atteindra cette année 440 millions de tonnes (421 millions de tonnes en 2003). Mais ce chiffre est encore loin des résultats enregistrés au milieu des années 80 : 570 millions de tonnes. Au fond, il s'agirait moins d'un accroissement d'extraction que de la reconquête des positions déjà acquises dans la production de l'"or noir".
Une discussion sur le niveau optimal de production se poursuit au gouvernement et dans les milieux économiques. Le plus souvent, un plancher de 450 millions et un plafond de 500 millions de tonnes sont cités. Le niveau voulu dépendra aussi bien des cours du brut sur les marchés internationaux que des investissements réalisés dans la branche.
L'ex-ministre de l'Energie, Igor Youssoufov, dit que l'an dernier les investissements directs dans le secteur pétrolier russe se sont montés à 13 milliards de dollars. Youri Chafrannik, président de l'Union des industriels du pétrole et du gaz de Russie, estime que la mise en valeur de nouveaux gisements prometteurs du Grand Nord, de Sibérie et d'Extrême-Orient demandera entre 30 et 35 milliards de dollars tous les ans. Avec les cours actuels du brut, cela est parfaitement possible et une chute de la demande n'est pas encore à prévoir.
Mais il y a un autre facteur dont dépendra l'augmentation de la production de pétrole en Russie : le développement du réseau national d'oléoducs. Et même si, comme le souligne le vice-président de Transneft, Sergueï Grigoriev, près de 600 millions de tonnes de brut sont annuellement transportées par les conduites à l'intérieur du pays et pour exportation, cette entreprise publique qui "gère le tube" fait ces derniers temps l'objet de critiques croissantes de la part des sociétés pétrolières. Ni la politique tarifaire de Transneft, ni la "géographie"' des oléoducs d'exportation, ni les modalités d'accès au réseau ne les arrangent plus.
Il est facile de deviner que le secteur privé souhaite éliminer le monopole public dans le secteur du transport de pétrole et mettre la main basse sur cette juteuse manne. Rappelons que l'an dernier Yukos projetait de construire l'oléoduc Sibérie orientale - Chine, et qu'un consortium de cinq sociétés présentait son projet d'oléoduc débouchant sur le port de Mourmansk, dans le Nord, qui ne gèle jamais.
Il y a quelques jours, le premier ministre Mikhaïl Fradkov a mis un point dans ces discussions, déclarant qu'il n'y aurait pas d'oléoducs privés en Russie. Avant de préciser que l'infrastructure pétrolière du pays en est l'avantage concurrentiel. La branche pétrolière, a indiqué le premier ministre, est "une poule aux oeufs d'or". Conséquence, le gouvernement s'emploiera à relever le rendement des oléoducs, à élargir et à aménager leur réseau.
Mais la production de pétrole, grâce à quelles ressources augmentera-t-elle dans les années à venir et comment cet accroissement envisagé correspond-il aux perspectives de l'infrastructure de transport ?
Premièrement, on s'attend à la mise en service du premier "bloc" de gisements dans la province pétrogazière Timano-Petchorski (Nord-est de la Partie européenne). Leur débit est estimé à 30 millions de tonnes par an. Deuxièmement, on projette de lancer l'exploitation industrielle de gisements de Sibérie orientale et de Sakhaline, soit 50 à 60 millions de tonnes par an encore.
Le pétrole de la région Timano-Petchorski pourrait être facilement exporté aussi bien par le Système d'oléoducs de la Baltique (BTS), opérationnel, que par l'oléoduc vers Mourmansk, qui n'en est qu'au stade de projet.
Le pétrole de Sibérie orientale coulera, cela va de soi, à l'est, vers le port de Nakhodka (Pacifique). D'autant plus que les services écologiques russes ont enfin donné, à la mi-mars, leur conclusion positive au projet d'itinéraire nord de l'oléoduc d'exportation Taïchet-Nakhodka. La presse préfère le désigner comme "japonais", bien que Moscou ait à plusieurs reprises déclaré que le pétrole qui sera transporté par cette conduite est destiné aux marchés asiatiques et pas spécialement japonais.
Quant à l'itinéraire Sibérie - Chine qui devait passer en contournant l'extrémité sud du Baïkal, par le parc national du Tounkine, les écologistes l'ont rejeté comme contredisant la législation de protection de la nature. Mais, à Transneft, on prétend que construire un embranchement sur Daqing ne posera pas problème. L'essentiel, il faut qu'il y ait assez de pétrole. Car jusqu'à 80 millions de tonnes de brut passeront annuellement par les ports russes du Pacifique, y compris à Sakhaline.
L'axe de la Baltique est le deuxième quant à son importance. Le système BTS, par lequel "passent" 42 millions de tonnes de pétrole, verra ses capacités augmenter à 60 millions de tonnes dans un an ou deux. Mais le problème des détroits danois, de faible profondeur et plutôt difficiles de passage, surgit déjà. On ne saura augmenter à l'infini le transport de brut par la mer Baltique. La construction d'un oléoduc vers Mourmansk, une "conduite d'alternative" dit-on, est déjà envisagée.
Mais avant que des tubes pour des centaines de millions de dollars ne soient pas ensevelis dans la terre, la société Rosneft trouve une solution de remplacement originale. En Norvège, elle a affrété pour 20 ans le pétrolier "Berge Pioneer" de 360 000 tonnes. Il joue le rôle de terminal pour une kyrielle de petits pétroliers qui y transportent en navette du pétrole, aussi bien de la région Timano-Petchorski que depuis les gisements Prirazlomnoïé et Vankorskoïé. En un an, il sera ainsi possible de transvaser sur les grands pétroliers de près de 300 000 tonnes de capacité, entre 5 et 6 millions de tonnes de pétrole.
Rosneft projette de transporter ce pétrole à Rotterdam mais, à en croire un porte-parole de la société, la possibilité d'en exporter aussi aux Etats-Unis est également étudiée. Le nouveau terminal a commencé à accepter le pétrole produit par d'autres sociétés russes, dont, notamment, Lukoil.
L'axe de la mer Noire garde toute sa signification pour les exportateurs russes. Annuellement, jusqu'à 100 000 millions de tonnes de pétrole et de ses dérivés, de gisements russes, kazakhs et azerbaïdjanais sont exportées par les ports de la mer Noire. Rien que le Consortium d'oléoduc de la Caspienne transporte par Novorossiïsk jusqu'à 28 millions de tonnes de brut.
Mais les pétroliers commencent à rencontrer ces derniers temps des difficultés croissantes dans le Bosphore. Leur passage n'est plus possible que dans la période de la journée, selon une décision des autorités tuques. Les files d'attente qui se forment à l'entrée des détroits font perdre aux armateurs énormément d'argent. L'affrètement des navires devient extrêmement cher. Comment trancher le "noeud turc" ?
Transneft a, semble-t-il, trouvé une solution efficace au problème. Ses spécialistes étudient le projet d'un oléoduc de transit qui reliera la mer Noire à la Méditerranée, en contournant les détroits. Aussi indiscutables que soient pour tous les avantages de ce projet, on ignore encore si les Turcs accepteront sa construction. Les Turcs (et les Etats-Unis), principaux promoteurs politiques de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), salueraient plutôt le transport de brut russe et kazakh par le BTC que feraient quoi que ce soit pour débloquer les détroits.
Mais le ministre actuel de l'Industrie et de l'Energie, Viktor Khristenko, dit que la Russie n'examine pas l'éventualité de transport de pétrole par le BTC, même dans le contexte des risques que présente le trafic, déjà trop intense, dans le Bosphore. D'autre part, Moscou et Téhéran sont contre l'idée de construire des oléoducs sous la Caspienne qui devraient permettre au pétrole kazakh d'être transporté, via Azerbaïdjan, par le BTC. Un de ces jours, le vice-ministre russe des Affaires étrangères chargé du dossier de la Caspienne, Viktor Kalioujny, a indiqué que pareilles initiatives doivent être concertées avec tous les Etats littoraux. "La construction incontrôlable d'oléoducs transcaspiens peut s'avérer néfaste en raison de la haute sismicité dans la région et de l'absence de statut juridique de la Caspienne", estime-t-il.