L'hydre bicéphale

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MOSCOU. /par le général d'armée Guennadi Evstafiev - RIA Novosti/. Le terrorisme et la non-prolifération, deux problèmes des plus actuels de la politique internationale, sont souvent débattus comme un seul. Il est réjouissant que depuis ces derniers temps la communauté internationale ait réalisé des progrès dans le domaine de la non-prolifération des armes de destruction massive. La menace de la dissémination des armes nucléaires a diminué au niveau global et régional. Grâce, principalement, aux méthodes politico-diplomatiques, y compris aux "entretiens dans la coulisse". C'est par la voie de tels pourparlers avec le colonel Kaddafi, le leader libyen, qu'a été percé le secret de la prolifération de différentes armes de destruction massive et qu'une entente est intervenue sur le retrait de la Libye de ce processus. Les aveux bénévoles du colonel et de ses subordonnés ont permis d'intercepter le navire "BBC CHINA" transportant des éléments de centrifugeuses destinées à l'enrichissement d'uranium. D'autre part, des filières remontant au Pakistan ont été découvertes. Ensuite, l'abandon par la Libye des marchés secrets a été un choc pour ses partenaires dans la dissémination des ADM.

Parallèlement, les hostilités déclenchées en Irak sans autorisation de l'ONU ont affaibli le facteur moral dans la mise en œuvre de la politique de coercition concertée afin d'obtenir l'abandon des programmes d'ADM les plus dangereux et les plus avancés. Certainement, Saddam Hussein est responsable de la mort de bien des milliers d'innocents, mais on n'a pas réussi à faire de lui un sponsor du terrorisme. Des armes de destruction massive n'ont pas été découvertes en Irak. Un tour de passe-passe n'est donc pas exclu à un certain moment à la veille des élections présidentielles aux Etats-Unis, pour produire un effet passager sur les Américains impressionnables. En effet, à en juger par une déclaration récente du commandant des forces d'occupation américaines en Irak, les Américains continuent toujours de rechercher des ADM dans ce pays. Même après la dissolution de l'imposant groupe d'inspecteurs militaires américains conduit par David Kay, spécialiste expérimenté qui a conclu à l'absence d'ADM en Irak, déclaration qui a déconcerté l'administration des Etats-Unis.

Renversant les régimes autoritaires indésirables, surtout dans le monde islamique, sans s'appuyer sur le large soutien de la population, les Etats-Unis rendent un mauvais service à la communauté mondiale et à eux-mêmes puisqu'ils incitent ainsi les différents groupes terroristes et radicaux à renforcer leurs positions.

Un tort est également causé au processus de non-prolifération par la politique de deux poids deux mesures pratiquée par les Etats-Unis. Féru de l'idée d'anéantir les dirigeants d'Al-Qaïda et tout d'abord Oussama ben Laden prétendument retranché quelque part dans la montagne au nord-ouest du Pakistan, Washington a fermé pendant longtemps les yeux sur la politique révoltante pratiquée par Islamabad dans le domaine de la non-prolifération. Il lui a tout pardonné et, tout porte à le croire, lui pardonne tout aujourd'hui également en échange de la promesse d'activer la lutte contre les terroristes. Démasqué comme un partisan incorrigible de la prolifération, le "père" de la bombe nucléaire pakistanaise, Abdul Qadeer Khan, a finalement évité une responsabilité réelle et a été gracié par le président Pervez Musharraf. Pis, Musharraf a déclaré avec fermeté qu'en aucun cas les inspecteurs internationaux ne seraient admis sur les sites de l'infrastructure nucléaire de son pays. Fait significatif : après cette déclaration les Pakistanais ont testé un nouveau missile à moyenne portée et le Pakistan s'est vu attribuer le titre officiel d'"allié important" des Etats-Unis.

Washington ne tente même pas d'obliger les Pakistanais à instaurer l'ordre dans leur système national de contrôle des technologies nucléaires, pas plus que de persuader le Pakistan de se joindre aux Traité de non-prolifération.

L'affaire Khan et compagnie a aussi d'autres aspects alarmants, voire choquants. Jusqu'à ces derniers temps, Abdul Qadeer Khan a dirigé un large réseau international qui commercialisait des techniques et savoir-faire nucléaires. Tout en restant au service du gouvernement pakistanais, Khan dirigeait ce réseau et a vendu les dessins techniques de centrifugeuses permettant d'enrichir l'uranium.

Pour accroître sa fortune, il se servait d'une entreprise en Malaisie qui fabriquait les principaux éléments de centrifugeuse tandis que les autres pièces étaient achetées en Europe, au Proche-Orient, en Afrique.

Ainsi les autorités pakistanaises, malgré les assurances réitérées sur leur capacité de contrôler la situation, ont en fait perdu le contrôle sur les technologies nucléaires. Ou bien elles ont fait de Khan un bouc émissaire ? De toute façon le monde a eu affaire à un phénomène nouveau, la diffusion commerciale des technologies et savoir-faire nucléaires appartenant à un Etat par un groupe de personnes qui ont mis en place à cet effet un réseau international secret disposant d'une base industrielle et de structures de commercialisation.

Compte tenu de l'orientation idéologique et religieuse originale de Khan et de ses complices, on ne peut pas exclure de fuites visibles et invisibles des technologies les plus secrètes à destination d'éléments terroristes et radicaux.

L'organisation terroriste Al-Qaïda a essuyé des pertes importantes au cours de ces deux dernières années et il est douteux qu'elle soit capable d'assumer efficacement le rôle d'organisateur et de coordinateur de l'internationale terroriste. Mais les monstrueux attentats commis en Espagne, en Irak, en Ouzbékistan, à Moscou et dans d'autres endroits prouvent que même sans Al-Qaïda comme force dirigeante les groupes terroristes implantés aux quatre coins du monde s'emploient à monter des actes d'envergure pour faire de nombreuses victimes parmi la population. Les terroristes ont pris goût aux attentats produisant un effet politique et psychologique sur l'état d'esprit de larges masses et sur les élites dirigeantes. La fragmentation marquée de la communauté terroriste n'est pas un facteur positif. On peut supposer que dans un avenir prévisible le monde ait affaire à une activité encore plus brutale des groupes terroristes dirigés par des chefs jeunes et fanatiques n'hésitant pas à employer des moyens techniques potentiellement destructeurs, y compris ceux susceptibles d'être créés sur la base des technologies d'ADM. Les services secrets de différents pays ont déjà constaté que ces moyens intéressent les terroristes. Il ne s'agit pas seulement des "bombes sales" mais également d'engins bactériologiques et chimiques, de vecteurs sans pilote et autres. L'activité clandestine de génies techniques irresponsables et sinistres de l'acabit d'Abdul Qadeer Khan a déjà ouvert la voie. Parmi les milliers de spécialistes, de chercheurs, d'étudiants même, les leaders des extrémistes de tout poil peuvent toujours trouver des volontaires pour se sacrifier ou pour mettre au point de nouveaux instruments de terreur et des méthodes inédites afin de réaliser leurs objectifs criminels.

La tâche suprême de la communauté mondiale consiste aujourd'hui à conjuguer les efforts pour ne pas permettre une symbiose, aux conséquences les plus graves, entre les groupes terroristes et ceux qui peuvent leur fournir des moyens et des technologies ADM pour mener leur activité criminelle à un niveau incomparablement plus dangereux pour l'humanité.

Auteur : Guennadi Evstafiev, né en 1938, a travaillé au ministère des Affaires étrangères de l'URSS, ancien assistant spécial du secrétaire général de l'ONU en 1981-1985. De 1986 à 1991, il a fait partie de la direction de la délégation soviétique aux négociations de Vienne sur les forces conventionnelles en Europe. Il a travaillé longtemps dans le Service du renseignement où il a dirigé le département du désarmement et de la non-prolifération des ADM. Général d'armée à la retraite. De 2000 à 2003, représentant de la Russie auprès de l'OTAN pour les problèmes du terrorisme et de la non-prolifération. Auteur de nombreux ouvrages sur les problèmes du désarmement et la non-prolifération des armes de destruction massive. Un des auteurs du rapport du Service du renseignement "Nouveau défi après la guerre froide". Actuellement, expert indépendant spécialiste des problèmes de la non-prolifération des ADM.

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