Moscou dément officiellement l'information selon laquelle la Russie aurait délibérément retardé la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr. Son apparition a eu pour prétexte les multiples reports du voyage en Iran d'Alexandre Roumiantsev, ministre de l'Energie atomique dans l'ancien gouvernement. Cependant sa visite a été reportée en raison de la réforme administrative qui a abouti à la transformation du ministère russe de l'Energie atomique en Agence pour l'énergie atomique.
Les bruits sur la suspension des travaux de construction de la centrale de Bouchehr ont été amplifiés également par le "répit" que la partie iranienne s'est accordé pour étudier les aspects juridiques et commerciaux de la condition avancée par la Russie en matière de combustible nucléaire. Aux termes de cette condition tout le combustible consommé dans le réacteur de Bouchehr doit être impérativement renvoyé en Russie pour retraitement et stockage. A en juger par les dernières déclarations d'Alexandre Roumiantsev, "les divergences financières s'estompent et les partenaires iraniens n'ont pas d'objection de principe et sont prêts à conclure un accord sur le combustible consommé".
Au cours de sa première conférence de presse qu'il a donnée en qualité de directeur de l'Agence pour l'énergie atomique, Alexandre Roumiantsev a déclaré au débotté : "Je ne vois rien qui puisse limiter notre coopération avec l'Iran qui est réglementée par le droit international, par le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. L'Iran est notre voisin et notre partenaire traditionnel. Il ne fait pas de doute que la Russie remplira ses engagements envers l'Iran et achèvera la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr".
Il est impossible de suspendre les travaux sur le chantier de la centrale de Bouchehr, a dit pour sa part le porte-parole officiel du ministère des Affaires étrangères, Alexandre Yakovenko. "Cette question ne s'est même jamais posée à Moscou", a-t-il déclaré aux journalistes bien avant la conférence de presse d'Alexandre Roumiantsev.
Il y a six ans la Russie a démarré les travaux de construction d'une centrale nucléaire au bord du golfe Persique, près de la vieille ville de Bouchehr. C'était un projet inédit : il fallait achever ce que le premier entrepreneur, Siemens, avait réalisé au cours des années 1970. Le réacteur construit par les spécialistes allemands était presque achevé lorsqu'il fut endommagé par des tirs de missiles au cours de la guerre irano-irakienne (1980-1988). Siemens suspendit les travaux et se retira du chantier.
Après la guerre, personne ne voulait reprendre les travaux sur le site nucléaire démoli. Seule la Russie a répondu à l'appel de l'Iran alors qu'elle traversait une terrible crise socio-politique et une période d'effondrement économique. Evgueni Adamov, alors ministre de l'Energie atomique, explique : "Dans cette situation difficile il était nécessaire de conserver les cadres sur lesquels reposait toute l'industrie nucléaire. Les Iraniens payaient généreusement, sans retard et en monnaie forte". Le montant du contrat s'élevait à 800 millions de dollars. La Russie pouvait investir ces fonds dans des entreprises de constructions mécaniques et dans des bureaux d'études.
Le projet d'achèvement de la centrale de Bouchehr était inédit et d'une grande complexité. Le site, dégradé pour être resté exposé au soleil et aux vents du désert pendant plus de dix ans, était envahi par la végétation sauvage et les serpents. Bien des équipements se sont révélés inutilisables après expertise commune menée par des spécialistes russes et iraniens. Une autre partie du matériel en bon état était incompatible avec le projet russe.
Le contrat de construction d'un réacteur WWER-1000 (modéré et refroidi à l'eau de 1000 MWh) a été signé en 1995. Ce matériel est considéré comme l'un des mieux sécurisés et des plus performants. Les travaux de construction ont démarré trois ans plus tard parce qu'il fallait respecter toutes les formalités techniques et attendre la livraison d'équipements supplémentaires commandés en Occident.
Depuis le début des travaux la Russie a investi dans ce projet des ressources intellectuelles, morales et physiques énormes. Plusieurs milliers de spécialistes russes ont déjà travaillé dans les conditions climatiques difficiles de Bouchehr (40° à 50°C à l'ombre), faisant aboutir les travaux à leur phase finale actuelle. Selon Alexandre Roumiantsev, le démarrage d'essai de la centrale aura lieu l'année prochaine.
Du fait de la construction de Bouchehr, la Russie a été l'objet de critiques et de pressions politiques, surtout de la part des Etats-Unis. On lui reproche le fait que la centrale permettrait à l'avenir à l'Iran d'élaborer l'arme nucléaire. "Les accusations portées contre nous et selon lesquelles nous tentons de fournir des technologies nucléaires au lieu des techniques civiles sont dénuées de tout fondement. Notre coopération avec l'Iran dans la construction de centrales nucléaires est entièrement conforme au droit international sur l'emploi de l'énergie atomique à des fins pacifiques", a déclaré le directeur de l'Agence russe pour l'énergie atomique.
La Charte de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) prévoit que si un pays qui n'a pas d'installations nucléaires nationales décide de développer l'énergétique nucléaire à des fins pacifiques et contracte tous les engagements prévus par l'AIEA, les puissances nucléaires non seulement peuvent mais doivent l'aider à créer des installations énergétiques nucléaires.
De ce point de vue la coopération de la Russie avec l'Iran est absolument légitime. Pour en finir avec les autres questions posées par l'AIEA, l'Iran a signé en décembre 2003 le Protocole additionnel au Traité de non-prolifération. Aux termes de ce document l'Agence peut effectuer des inspections inopinées sur les sites nucléaires iraniens. Les inspecteurs de cette organisation internationale compétente bénéficient pleinement de ce droit. A ce jour, l'AIEA n'a constaté aucun fait confirmant l'existence de "programmes nucléaires secrets" en Iran.