La Russie à la recherche de son identité

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MOSCOU. (par Vladimir Simonov, commentateur politique de RIA Novosti). L'élection de Vladimir Poutine pour un deuxième mandat présidentiel a de nouveau placé dans l'oeil du tourbillon des débats publics l'éternelle question typiquement gogolienne: "où files-tu, Russie, troïka rapide?" En d'autres termes, quel chemin le pays encore convalescent qui vient juste de se lever doit-il emprunter? Quelle idée nationale est en mesure de souder entre eux les Russes qui ont suffisamment porté leur croix?

Sept décennies durant la Russie - alors au sein de l'URSS - a su ce qu'elle faisait. Elle édifiait le communisme - la société régie par le sacro-saint principe "de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins".

Nombreux estiment que le communisme a précisément fait office durant toutes ces années de ce qu'il est convenu d'appeler "idée nationale".

Le dictionnaire scientifique définit l'idée nationale comme la "plus haute forme de connaissance du monde extérieur visant sa transformation". Dans le cas de l'idée nationale, il est question, apparemment, d'un manuel d'action, auquel la nation dans son ensemble est prête à se conformer. Aussi terrible que fût la terreur stalinienne, l'utopie communiste animait alors des millions de consciences soviétiques.

Au début des années 90, la cornue dans laquelle bouillonnait l'expérience communiste a fini par exploser. L'Union soviétique a éclaté, et l'idéologie est devenue une injure. A cette époque, on estimait que l'idée nationale était un sujet de conversation réservé aux "gens du passé". En d'autres termes, aux communistes impénitents et restés immatures.

La situation a changé en 1996 lorsque le président Boris Eltsine a brusquement décrété que la Russie avait de nouveau rapidement besoin d'une idée nationale. Il semble que le maître du Kremlin, communiste orthodoxe dans le passé, se soit senti mal à son aise dans le vide idéologique régnant dans le pays. Dans quelle direction conduire le pays? - se demandait le président embarrassé. Où se trouve l'iconostase devant laquelle il faut plier les genoux dans cette grande isba nationale?

Sans doute Eltsine pensait-il que formuler l'idée nationale était une affaire relativement simple.

"Il suffit de se mettre, - disait un document du Kremlin de cette époque -, à étudier comment les gens (les jeunes comme les moins jeunes et les personnes âgées - représentants des différents groupes de la société) perçoivent la formulation, sous une forme synthétisée, de l'idée nationale russe: "orthodoxie-patriotisme-peuple". On peut l'affiner et la détailler en même temps, et aussi la discuter avec les leaders politiques et spirituels du pays".

Il est facile de voir que les "speachwriters" de Eltsine manquaient un tantinet d'originalité. Ou plus exactement, il péchaient par la banalité de leur plagiat. On peut trouver la même formule chez le comte Ouvarov, ministre de l'Instruction dans la Russie tsariste, qui, en 1833, a proclamé idée nationale, l'inspirant dans son sacerdoce, le principe "orthodoxie-autocratie-peuple".

Au printemps 2004, certains termes de cette formule sont de nouveau à la mode. La Russie se remet à se demander s'il est possible de combiner l'époque du tsarisme, le passé soviétique et l'avenir démocratique.

Raviver les débats autour de l'idée nationale est lié à la nouvelle manière dont les Russes perçoivent et appréhendent leur pays. La Russie s'est extirpée non sans mal de la crise, a misé sur l'essor économique, a retrouvé et augmente rapidement son autorité dans l'arène internationale. Liant ces succès à l'action de Vladimir Poutine, beaucoup se demandent maintenant si les quatre prochaines années de présidence ne vont pas donner naissance à une nouvelle idée nationale.

La récente publication par un journal moscovite d'un article dû à la plume de Mikhaïl Khodorkovski et intitulé "La crise du libéralisme russe" a conféré un regain d'acuité à ces débats. L'ancien patron du géant pétrolier Youkos, actuellement en prison, a soumis à une critique impitoyable la génération des libéraux russes des années 90, à laquelle lui-même appartient.

Ou plus exactement "appartenait". Dans cet article, Khodorkovski - qui a reconnu ne pas l'avoir écrit mais a déclaré être entièrement d'accord avec les idées exprimées - accuse ses anciens compagnons libéraux d'avoir, à 90%, abusé les Russes lors de la privatisation inique, à un moment où les richesses nationales se trouvaient concentrées entre les mains de 10%. Méprisant les intérêts du peuple, le libéral officiel a grandi durant ces années "parmi les Mercedes", dans les night-clubs, les poches pleines de cartes de crédit "gold", en clair il a "vendu la Constitution contre des privilèges", ironise Khodorkovski avec amertume.

Il en tire un triste bilan: les millions de Russes, tenus à l'écart de la privatisation ont été déçus par la démocratie et par les réformes. D'où le krach des partis de droite aux législatives et aux présidentielles. D'où, selon Khodorkovski, l'actuelle popularité de l'idée maîtresse qui anime aujourd'hui les nationalistes et les revanchards de tout acabit. Et plus précisément: la Russie n'a pas besoin de la liberté.

"La liberté, selon leur version (la version des nationalistes), est la cinquième roue du carrosse du développement national", constate Khodorkovski.

Néanmoins, l'homme le plus riche de Russie est convaincu que l'idée de la démocratie est immortelle en Russie, parce qu'il s'agit moins d'elle, de cette idée, que des gens qui ont tenté de la détourner à leur profit.

Parmi les recommandations de Khodorkovski concernant le choix par la Russie de sa voie, on notera celle dévoilant sa conception du patriotisme, sa compréhension de l'une des parties constitutives de la formule eltsinienne de l'idée nationale. Il conseille: "Apprendre à rechercher la vérité en Russie, et non pas en Occident. L'image de marque aux USA et en Europe, c'est très bien. Mais elle ne remplacera jamais le respect des concitoyens. Nous devons prouver - et avant tout à nous-mêmes - que nous ne sommes pas des éphémères mais des hommes immuables sur notre terre de Russie".

Sur le flanc des partis de gauche, la notion de patriotisme, objet de la réflexion de Khodorkovski, se substitue maintenant souvent au concept de "puissance", comme variante possible de l'idée nationale russe.

Il est vrai que l'on distingue mal le sens que l'on donne à ce concept. La notion de "puissance" sous-entend celle de domination: à savoir exercer une domination sur ses voisins, sur sa propre population, peut-être en la maintenant dans l'abondance, mais aussi dans la terreur. La puissance n'a pu sauver l'Union soviétique dans le passé. Et elle ne sauverait pas la Russie, ni ne deviendrait l'idéologie nationale de son développement dans l'avenir.

Mais si la notion de "puissance" est comprise comme le rôle international de la Russie, rôle digne de ses ressources, ressources naturelles et humaines. Comme la protection, au moyen d'un Etat fort, puissant, de la justice sociale due aux quelque 140 millions d'individus, disséminés dans un espace géographique incommensurable, alors cette idée nationale pourra évidemment trouver la compréhension de la majeure partie du peuple russe.

C'est en substance ce qu'a dit récemment de façon imagée Daniil Granine, écrivain préféré du peuple russe: "Nous vivons avec des notions démodées: la grande puissance qui inspirait la crainte, qui possédait la bombe atomique, la bombe H, des Kalachnikov, des missiles... La véritable grande puissance - ce sont des gens en bonne santé et heureux, des gens qui ont la possibilité de vivre comme des hommes". Et on pourrait ajouter: des gens fiers des acquis et des réalisations de leur pays.

Dans les années 50-60, le communisme cesse d'être l'idée nationale pour la majorité de la population soviétique. Dans la conscience des gens, cette idéologie est subrepticement évincée par un sentiment de fierté, celui de leur participation aux succès des scientifiques et des industriels. Le lancement du premier satellite artificiel de la Terre, l'apparition sur les pistes de décollage du Tu-104, appareil unique en son genre à l'époque, les autres réalisations qui ont époustouflé le monde, soudaient le peuple soviétique, lui servait de colossal stimulant moral. Ces acquis jouaient le rôle de véritable idée nationale.

Et Vladimir Poutine, ne devrait-il pas s'en servir comme base pour édifier son programme d'actions pour les quatre années à venir? - proposent certains romantiques. En particulier "soutenir non seulement la production nationale" mais aussi et surtout les domaines et les technologies où la Russie pourrait dépasser le niveau mondial?

Les experts recensent aujourd'hui les exemples de technologies de ce genre. Citons la "soucoupe volante" inventée par le talentueux ingénieur Chtchoukine. C'est engin volant inédit, bien plus économique, bien plus sûr et d'une capacité de charge supérieure à celle des jets actuels. Citons encore le "monstre de la Caspienne", l'ekranoplan en train de rouiller. Sans oublier cet engrais étonnant fait de verre à dissolution lente, capable de nourrir le sol pendant plusieurs années sans être emporté par les cours d'eau.

De tels exemples peuvent être multipliés, disent les spécialistes. Il est difficile de distinguer la fierté romantique éprouvée envers les pionniers de l'utilité réelle de leurs inventions.

Sur ce fond bigarré de pensées s'esquissent trois variantes d'issue pour la Russie de ce que les sociologues appellent aujourd'hui une "crise d'identité". En fait, le pays se trouve à la croisée de trois routes.

Première variante. La Russie peut suivre la voie soviétique en évitant de répéter les erreurs bien connues. Devenir une version améliorée, plus acceptable pour la civilisation mondiale, de l'URSS. C'est sans doute une voie sans issue.

Deuxième variante. La Russie déchire la chemise qu'elle porte et s'autoflagelle en disant que tout était erroné depuis le début. Et de partir de zéro en copiant l'Occident. C'est approximativement à cela que se résumait l'idée nationale des réformateurs des années 90, et Mikhaïl Khodorkovski a assez bien expliqué à quoi cela avait conduit.

Troisième variante. On tente de jeter des ponts entre la nouvelle Russie et la Russie millénaire, de ressusciter l'Etat et la puissance russe, mais sans l'empire, de restituer au peuple la part de richesses nationales qui lui revient, et avec elle la possibilité d'être fier des succès de la recherche et de l'industrie russes.

En d'autres termes, la recherche de l'idée nationale doit emprunter l'itinéraire russe.

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