En Russie le business ne manifeste pas encore pour la science toute l'attention qu'il lui accorde dans de nombreux pays industrialisés. De l'avis du vice-président de l'Académie des sciences de Russie, Nikolaï Lavérov, il est indispensable que le grand capital russe prenne part à la solution des plus importants problèmes scientifiques et techniques. C'est comme cela que les choses se passent à l'étranger. L'académicien Laverov a cité en exemple la firme Sony qui réinvestit 80 pour cent de ses bénéfices dans la science et la technologie. La société Shell consacre à ces fins la moitié de ses bénéfices. Ces dépenses se chiffrent à des milliards de dollars. Selon Nikolaï Laverov, les cent plus grandes compagnies au monde agissent de même.
Le financement de la science soviétique était comparable au financement de la science aux Etats-Unis, dit le premier vice-président de l'Académie des sciences de Russie, Guennadi Messiats. Après l'effondrement de l'Union soviétique il a été réduit de dix fois. Le fait que la science ne reçoit plus de commandes de l'industrie pose problème aussi. C'est la raison pour laquelle les chercheurs russes ont dû recourir aux commandes de firmes étrangères, aux développements scientifiques conjoints, de manière à pouvoir poursuivre leurs propres recherches.
Cependant, en Russie aussi le business commence à comprendre que la coopération avec la science est indispensable. Selon les sociologues, les bourses et les subventions instituées par des hommes d'affaires de renom sont des facteurs positifs pour la science russe.
Les prix Démidov, institués en Oural, sont décernés depuis dix ans. Dans cette même région les entrepreneurs estiment prestigieux de participer au financement de ces prix, cependant le Conseil de tutelle composé de chercheurs de renom se montre très pointilleux sur le choix des sponsors.
Les prix Démidov avaient été institués en 1831 par Pavel Démidov, membre d'une célèbre dynastie d'industriels miniers, et, conformément au testament qu'il avait laissé, ils avaient été décernés pendant vingt-cinq ans après sa mort (jusqu'en 1865). Le fonds Démidov a été reconstitué en 1993 grâce à des efforts conjoints de l'Académie des sciences de Russie, d'hommes d'affaires et de l'administration de la région Sverdlovskaïa. Les coprésidents du Conseil de tutelle sont l'académicien Guennadi Messiats et le président de la Compagnie ouralienne d'extraction d'or et de platine, Nikolaï Timofeev. Le prix est d'un montant de 16.000 dollars. Son lauréat reçoit également une médaille d'argent placée dans un écrin de malachite d'Oural.
Le Fonds de concours à la recherche russe, créé en 2000, est un autre exemple. Il est dirigé par le président de l'Académie des sciences de Russie, Youri Ossipov, le président du Conseil de tutelle est l'académicien Nikolaï Laverov. Ce conseil est composé du prix Nobel de Physique Jaurès Alférov et d'autres grands noms de la science russes.
La vocation du Fonds est simple, elle consiste à prêter une assistance matérielle à des chercheurs. Le 7 avril dernier de nouvelles subventions ont été attribuées dans trois nominations à de jeunes candidats ès sciences (ce grade scientifique correspond à celui de docteur en Occident), à de jeunes docteurs ès sciences (un grade plus élevé que celui de docteur en Occident) ainsi qu'à des scientifiques de renom ayant consacré toute leur vie à la recherche et grandement contribué au développement de leur secteur. Les subventions annuelles sont de 3.500 et de 10.000 dollars.
Depuis qu'il existe le Fonds a soutenu plus de 860 chercheurs de l'Académie des sciences de Russie. En 2001-2003 le Fonds a dépensé plus de 3,5 millions de dollars à des fins caritatives, en 2004 ces dépenses dépassent déjà 2,2 millions de dollars.
Les jeunes chercheurs bénéficiaires de ces subventions sont originaires de toutes les régions du pays: Extrême-Orient russe, Sibérie, Oural, Povoljié, Sud, Caucase du Nord, Nord-Ouest.
Le directeur exécutif du Fonds, le professeur Maxime Kagan, a annoncé que seulement quatre bénéficiaires de subventions étaient partis à l'étranger et que tous les autres continuent de travailler en Russie.
Le Fonds a été institué par les entrepreneurs Oleg Deripaska, Alexandre Mamout et Roman Abramovitch, qui, il est vrai, n'a pas assisté à la dernière cérémonie de remise des diplômes aux lauréats du Fonds. Cela a permis à l'orientaliste Grigori Bongard-Levine, venu féliciter les lauréats et les fondateurs, de faire remarquer que les victoires accumulées par le Fonds en matière de soutien de la recherche russe avaient davantage de poids que la victoire remportée la veille par Abramovitch (propriétaire du club britannique de football "Chelsea") sur "Arsenal".
Un autre prix a pour nom "Trioumf". Il est connu depuis 1992, mais pendant plusieurs années il n'avait été décerné qu'à des personnalités du monde des arts. Depuis 2001 il est attribué aussi à des scientifiques par un jury composé de sommités scientifiques (six prix de 50.000 dollars dans six domaines scientifiques).
Il y a aussi les projets humanitaires de la compagnie "Interros", dont le président est Vladimir Potanine. Celui se soucie principalement d'aider les écoliers vainqueurs d'olympiades par disciplines, les étudiants, les jeunes enseignants du supérieur, les élèves officiers des établissements d'enseignement militaire.
Il va de soi que l'aide accordée à des chercheurs isolés réclame biens moins de moyens que le financement de la recherche ou des développements qui demandent plusieurs années et comportent toujours un certain risque.
Pour les sociologues, le business russe est le "plus intellectuel au monde" mais, malheureusement, seulement du point de vue des caractéristiques personnelles. 80 pour cent des entrepreneurs russes sont diplômés de l'enseignement supérieur et 40 pour cent des hommes d'affaires d'importance sont titulaires d'un grade scientifique. Les anciens chercheurs "nostalgiques de la science" se laissent tenter par le business scientifique dont ils connaissent le prix.
On sent très bien qu'un tournant s'est opéré dans l'état d'esprit des businessmen, dit le vice-président de l'Académie des sciences de Russie, Guennadi Messiats. Ils prennent conscience que nos problèmes nous pouvons les régler en Russie bien mieux, à moindres frais et, chose essentielle, plus sûrement. Le développement des organisations caritatives soutenues par le business privé constitue une bonne base pour aller de l'avant, estime Guennadi Messiats.
Selon celui-ci, le business commence à comprendre que les possibilités de faire de l'argent uniquement en utilisant ce qui avait été créé auparavant touchent à leur fin. Pour rester compétitif le business doit impérieusement disposer de hautes technologies de production qui ne seront créées qu'en coopération avec la recherche.
L'Académie des sciences de Russie gère plus de 50 grands centres de recherche et quelque 400 instituts qui sont en mesure de régler les problèmes auxquels l'industrie est confrontée.
Selon le ministre de l'Education et de la Science, Andreï Foursenko, le business russe est mûr pour des investissements stratégiques qui n'ont plus rien à voir avec la pure philanthropie.