Comment trouver la voie menant à la paix en Irak?

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par Guennadi Tchoufrine, membre-correspondant de l'Académie des Sciences de Russie, directeur adjoint de l'Institut de l'Economie mondiale et des Relations internationales - RIA-Novosti

L'insurrection de la population chiite en Irak, révolte dirigée contre le régime d'occupation des Américains et de leurs alliés, est incontestablement un événement très symbolique. C'est effectivement pour la première fois depuis cette année qui s'est écoulée dès le début de l'occupation de l'Irak que les Etats-Unis se sont confrontés à une explosion d'indignation populaire d'une telle puissance encore que cette résistance vienne justement de la part de ces Irakiens dont la loyauté n'avait cependant jamais fait de doute pour Washington. C'est que les chiites avaient eu leurs comptes à régler avec Saddam Hussein et devraient, par conséquent, dirait-on, être profondément reconnaissants aux Américains d'avoir renversé le dictateur tant haï. Quoi qu'il en soit, il s'est avéré bel et bien que pour les chiites, le régime d'occupation est tout aussi inacceptable que pour les sunnites et ce, en dépit de toutes les divergences qui opposent depuis toujours ces deux groupes religieux. Ils ont, en effet, des vues tout à fait différentes tant sur l'avenir du pays que sur son organisation politique, mais, à l'heure actuelle, ils sont parfaitement unanimes à estimer que les Américains doivent partir de l'Irak.

La rébellion chiite a démontré, en outre, le caractère mensonger des allégations de Washington prétendant notamment que, dans son ensemble, le peuple irakien appuie les troupes coalisées, alors que seuls des sunnites y opposent une résistance plutôt limitée, encore qu'il ne s'agisse là que d'une petite partie des sunnites, incités par les parents de Saddam Hussein. Il s'est pourtant avéré que le pays tout entier s'est engagé dans la voie de la résistance, à l'exception des Kurdes qui ne trahissent pour le moment en rien leur état d'esprit. Aussi, est-il très difficile d'en juger à présent. Ainsi, une année après une guerre, dirait-on, victorieuse, les Américains bombardent de nouveau Bagdad et mènent une opération d'intimidation à Falludjah. Cela signifie bel et bien que la guerre se poursuit toujours, et qu'à la différence de l'année précédente, cette guerre n'est plus menée contre Saddam Hussein, mais contre le peuple irakien tout entier qui a d'ores et déjà eu le temps de comprendre les objectifs effectifs de la venue des Américains dans son pays. Or, même il y a un an, la plupart des experts impartiaux voyaient déjà très bien quels objectifs précis s'était assignés Washington, en lançant son opération "Choc et effroi". Il est tout à fait évident que les Américains ne sont pas venus en Irak parce qu'ils avaient peur des armes de destruction massive (ADM), mises au point par Saddam Hussein. Aucune trace de la présence des ADM n'a d'ailleurs été retrouvée en Irak pendant toute l'année écoulée. Qui plus est, l'opération militaire en Irak n'avait pas non plus rien à voir avec la lutte contre le terrorisme. C'est qu'avant la venue des Américains, il n'y avait pas du tout de terroristes sur le territoire de l'Irak. Et ce n'est certes pas non plus sur l'aspiration à protéger les valeurs démocratiques que les USA s'étaient guidés quand, en contournant l'Organisation des Nations Unies, ils avaient tout de même décidé de déclencher la guère et de renverser manu militari le régime qui ne les arrangeait pas du tout. Tout simplement, Saddam Hussein empêchait alors Washington d'instaurer son contrôle sur le pétrole irakien et sur tout le pétrole du Proche-Orient. Aussi, la décision avait-elle été prise de s'en débarrasser tout simplement.

Somme toute, la campagne irakienne des Etats-Unis est un exemple tout à fait classique d'une politique extérieure impérialiste à la charnière du 19-ème et du 20-ème siècles. A l'époque, une telle politique était qualifiée de celle de la canonnière. De nos jours, les canonnières sont remplacées par des chars, des avions et des missiles, mais la nature de cette politique de force n'en a pas changé pour autant. Cette politique consiste toujours à instaurer le contrôle sur les pays riches en ressources naturelles, à les soumettre complètement, à déployer des bases et des contingents militaires sur les territoires occupés. Pour ce qui est de l'opération en Irak, elle a sans doute paru à Washington simple, facile et parfaitement indolore. Néanmoins, les Américains se sont trompés très lourdement. Comme dit la sagesse des nations: "Il y a loin de la coupe aux lèvres". Autrement dit, les Irakiens n'ont pas marché à la "carotte" d'un paradis démocratique. En effet, la situation dans le pays sous l'occupation s'aggrave de plus en plus, alors que la résistance des Irakiens se renforce, comme le prouvent, d'ailleurs, les derniers développements, et tout porte à croire que cette résistance deviendra même de plus en plus acharnée. Dans ces conditions, il est difficile de ne pas donner raison au sénateur démocrate américain Edward Kennedy qui a qualifié, l'un de ces jours, l'Irak de "Vietnam de George W. Bush", tout en accusant le locataire de la Maison-Blanche et son administration d'avoir dénaturé sciemment l'information.

Nul n'ignore d'ailleurs par quoi la guerre du Vietnam a fini pour les Etats-Unis. On ne voudrait pas pronostiquer, mais tout indique que l'aventure irakienne coûtera, elle aussi, très cher à l'Amérique. En effet, depuis toute cette dernière décennie, celle-ci cherche à maximiser par tous les moyens les avantages résultant de cette situation unique en son genre d'une unique superpuissance au monde, situation dans laquelle se sont retrouvés les Etats-Unis après la fin de la "guerre froide" et la disparition de l'URSS. Et voilà que maintenant les USA n'ont pas su, non plus, résister à la tentation d'entrer en possession d'un immense morceau très exquis, faut-il l'admettre, du "gâteau" proche-oriental. Mais la question se pose s'ils pourront le digérer. Et une autre aussi: Le monde entier doit-il admettre, lui, une telle "voracité"? On sait très bien que des puissances, telles que la Russie, l'Allemagne et la France, comprenant tout le danger de l'opération militaire américaine en Irak, étaient intervenues contre cette aventure que l'Organisation des Nations Unies n'avait jamais avalisée. Bien plus, avait alors protesté même l'opinion publique des pays qui avaient officiellement soutenu les Etats-Unis et la Grande-Bretagne dans leur aventure irakienne. On y citerait, à titre d'exemple, l'Espagne. Maintenant, quand à la suite des attentats de mars dernier à Madrid, il s'y est produit un changement de gouvernement, et que l'on parle de plus en plus souvent d'un éventuel retrait du contingent militaire espagnol de l'Irak, les Américains essaient en quelque sorte d'anticiper sur les événements, en prétendant notamment que le nouveau gouvernement espagnol est tout simplement en train de capituler face aux terroristes. Mais ce n'est qu'un mensonge de plus. C'est que les tendances antimilitaristes avaient été très puissantes en Espagne même avant le début de la campagne irakienne, alors que le cabinet de l'ex-Premier ministre Aznar avait en permanence été soumis à une critique extrêmement virulente pour la participation à l'aventure américaine. Par conséquent, si Madrid décide enfin de retirer ses soldats de l'Irak, ce ne sera en fait que la réflexion de l'état d'esprit dominant au sein de la société espagnole.

Par ailleurs, il est d'ores et déjà évident que les Etats-Unis ne sont tout simplement pas à même de contrôler la situation en Irak. Comme ne peut pas non plus le faire cette administration fantoche que les troupes d'occupation ont montée de toutes pièces en vitesse et qui ne bénéficie d'aucun respect auprès de la population irakienne. Quoi qu'il en soit, le 30 juin prochain, le pouvoir doit passer au gouvernement transitoire de l'Irak, cabinet qui sera, lui aussi, docile, proaméricain et, par conséquent, voué à l'échec. Mais même en rendant officiellement le pouvoir à une administration irakienne, les Américains ne partiront certes pas du pays. Comme l'a déclaré notamment le sénateur US, Josef Biden, les troupes américaines ne peuvent tout simplement pas partir de l'Irak, car si elles partent, une guerre civile éclatera dans ce pays, et cela déclenchera un vrai chaos au Proche-Orient. Cependant, c'est justement la présence des troupes américaines en Irak qui a amené à ce chaos qui règne à présent dans le pays où, tous les jours, le sang coule, et des gens périssent, tant des Irakiens que des Américains et des militaires d'autres nationalités.

Les Russes suivent avec angoisse les événements en cours en Irak, en constatant à regret l'aggravation continue de la situation déjà plus que dramatique dans ce pays. En outre, Moscou se rend très bien compte qu'en exploitant le chaos actuel, sur une vague de l'antiaméricanisme, peuvent bien venir au pouvoir en Irak des forces extrémistes à partir des islamistes radicaux. Une telle évolution serait extrêmement dangereuse pour les pays voisins de l'Irak, y compris pour la Russie. Aussi, est-il tout à fait nécessaire de contrôler à tout prix la situation en Irak. Et c'est au Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies de le faire. Il faut entamer enfin un dialogue sérieux et bien réfléchi avec les représentants de ces forces politiques influantes irakiennes qui tiennent effectivement aux intérêts nationaux de leur pays et à son avenir. Quant à l'Amérique, elle n'est pas à même de proposer à l'Irak autre chose qu'une guerre, une solution par la force des problèmes qui surgissent. D'autre part, la communauté internationale en la personne de l'Organisation des Nations Unies doit proposer une toute autre voie - une voie politique raisonnable de la renaissance de l'Irak, du rétablissement de la paix et de la concorde sur cette vieille terre.

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