Ce qui est un secret pour tout le monde a cessé de l'être pour le ministre russe.
C'est un détail, semble-t-il, mais il permet de juger du niveau de la confiance qui existe aujourd'hui au Conseil Russie-OTAN fondé il y a deux ans. En plus des rencontres avec Colin Powell, Donald Rumsfeld et Condoleezza Rice, au cours de sa visite aux Etats-Unis, Serguei Ivanov a participé à la troisième conférence internationale "Rôle des militaires dans la lutte contre le terrorisme" qui s'est tenue sous l'égide de ce Conseil.
L'OTAN vient d'admettre 7 nouveaux membres en se rapprochant des frontières Nord-Ouest de la Russie qui considère l'élargissement de l'alliance comme une grave erreur. C'est pourquoi de nombreux observateurs cherchaient à déceler dans le comportement de Serguei Ivanov des signes de l'isolement, du désir de se renfermer dans son offense: à leur avis, c'est ainsi que devait se comporter le représentant d'un pays encerclé.
Mais le ministre russe de la Défense agissait en partant d'autres considérations. De toute évidence, l'élargissement de l'OTAN le préoccupe peu, tant que Jaap de Hoop Scheffer, nouveau Secrétaire général de l'alliance (il arrive mercredi pour la première fois à Moscou) tiendra sa promesse qu'aucune "zone grise" n'apparaîtra aux frontières de la Russie. Il s'agit du territoire de quatre nouveaux membres de l'OTAN - trois pays baltes et la Slovénie qui n'ont pas encore rejoint le Traité adapté sur les forces conventionnelles en Europe (FCE).
Ces quatre pays rejoindront le FCE aussitôt après l'entrée en vigueur du Traité, a promis le Secrétaire général de l'OTAN à la réunion du 2 avril du Conseil Russie-OTAN à Bruxelles. En attendant, ces pays respecteront les dispositions du FCE, ce qui exclut la concentration de chars, d'avions et d'autre matériel de l'alliance à proximité des frontières de la Russie. Les ministres des pays-novices l'ont confirmé à Bruxelles.
Considérant cette promesse orale comme très importante, Moscou a jugé nécessaire d'en informer toute la population de la Russie. Toutes les chaînes de télévision principales ont retransmis le bref dialogue entre le président russe et son ministre des Affaires étrangères qui l'a mis au courant des résultats de la réunion du Conseil à Bruxelles.
Vladimir Poutine: "Ont-ils fait connaître la position de leurs pays (sur leur adhésion au FCE)?
Serguei Lavrov: "Ils l'ont fait d'une façon nette et non ambiguë".
Vu cette réaction de Moscou à l'élargissement de l'alliance qui est celle de l'attente tranquille, le ministre russe de la Défense Serguei Ivanov a profité de la tribune à la conférence de Norfolk non pas pour engager des disputes sur les divergences qui surgissent entre la Russie et l'OTAN, mais pour inviter cette organisation à jouer un rôle plus actif dans la lutte contre le mal principal de notre époque: le terrorisme.
Jusque-là, la contribution de l'OTAN à ce combat était très insignifiante, estime Serguei Ivanov. En effet, la fonction assumée par l'alliance de l'Atlantique Nord dans la lutte antiterroriste reste inconnue.
En Afghanistan, par exemple, les opérations timides et chaotiques de l'OTAN ne sont lancées que dans la capitale et à Kunduz, ville du Nord du pays. Pour assurer la sécurité dans les provinces éloignées du pays, Jaap de Hoop Scheffer doit persuader les gouvernements des alliés (le lord Robertson n'y a pas réussi) d'envoyer en Afghanistan plusieurs milliers de leurs soldats et officiers supplémentaires, dont un grand nombre risquent de revenir en cercueil de zinc.
C'est une tâche malaisée. George Robertson a réussi à constituer à grand peine un contingent international de 5500 hommes pour l'opération à Kaboul. La résistance de certaines capitales otaniennes aux plans de mobilisation du QG de Bruxelles était alors si grande que George Robertson était contraint de les avertir avant son départ que l'échec de la mission afghane pouvait saper sérieusement la confiance dans l'OTAN. Il semble que cette prédiction reste valable.
Un autre problème de l'alliance est encore plus ardu: parvenir à obtenir le consentement des pays membres au changement du rôle de l'OTAN en Irak. Comme on le sait, les Etats-Unis insistent pour que l'alliance de l'Atlantique Nord assume la responsabilité directe pour la stabilisation de la situation dans ce pays. Une des variantes prévues consiste en ce qui suit: transmettre de la Pologne à l'OTAN le commandement de la division internationale de 9500 hommes qui est stationnée actuellement en Irak central. Jusqu'à ce jour, l'OTAN ne faisait qu'équiper l'état-major polonais en moyens de liaison et qu'à lui apporter un appui logistique.
Pour l'instant, la France et l'Allemagne réfutent cette idée. Mais les stratèges de l'OTAN espèrent que les anciens adversaires de l'opération en Irak vont "mûrir" vers fin juin, lorsqu'un sommet de l'OTAN se réunira à Istanbul avec la participation de George Bush et des 25 autres leaders, y compris les dirigeants de 7 nouveaux membres de l'alliance. Vers ce moment, la coalition d'occupation transmettra le pouvoir, avec l'aide de Dieu, au gouvernement intérimaire de l'Irak. Cela peut inciter Paris et Berlin à changer leur position sur la participation de l'alliance aux affaires irakiennes.
Mais cela concerne l'avenir. Pour le moment, comme l'a déclaré à Norfolk Serguei Ivanov, les dirigeants de l'alliance se soucient bien plus de déployer des bases militaires et des avions stratégiques le plus près des frontières de la Russie que de leur mission antiterroriste vague. "Quel est le rapport entre le processus d'élargissement de l'alliance en Europe centrale et sur la Baltique et la lutte contre le terroriste international? Il a répondu lui-même: "Aucun". Sur cette toile de fond, le rôle joué par la Russie dans la lutte antiterroriste est bien évident. En fait, Moscou assure la sécurité du flanc Nord du groupement antiterroriste en Afghanistan. Le foyer de terrorisme international en Tchétchénie, tel qu'il existait il y a un an, a été supprimé. Les séparatistes émigrés ont beau essayer de discréditer les progrès remportés par les autorités en Tchétchénie, un référendum sur la Constitution et l'élection présidentielle ont eu lieu dans la République, l'ordre légal s'affirme, des conditions sont assurées pour l'édification d'une société civile.
Les progrès positifs de la lutte antiterroriste auraient pu être encore plus palpables, si l'Occident n'appliquait pas deux poids, deux mesures dans sa politique extérieure.
A la conférence de Norfolk, Serguei Ivanov n'a pas manqué de citer des exemples probants. Tandis que des décisions importantes et justes sont prises aux sommets de l'Union européenne sur la coopération dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, a-t-il rappelé, on essaie de faire pression sur la Russie en vue de la contraindre à entrer en pourparlers avec les terroristes tchétchènes. Les avocats de cette tactique d'apaisement du mal font comme s'ils ne comprenaient pas que cela aurait porté un puissant coup de boomerang à la sécurité de chaque Etat.
En général, la situation qui se crée autour des efforts antiterroristes en Tchétchénie se distingue par l'hypocrisie flagrante, estime le ministre russe. En effet, les bandits coupables des assassinats et des tortures qu'ils ont fait subir aux citoyens russes se promènent dans les capitales européennes, se reposent aux stations de cure occidentales à la mode et prononcent des discours aux conférences internationales spécialement convoquées pour eux.
Bref, la coopération entre la Russie et l'OTAN dans la lutte contre le terrorisme diabolique apporte, pour le moment, des nouvelles mélangées. Ce n'est pas bon que cette coopération ne s'est pas encore débarrassée de la duplicité et de l'hypocrisie. Mais il est bienfaisant que cette coopération, y compris militaire, a surgi et devient le pivot des actions coordonnées de l'alliance de l'Atlantique Nord et de Moscou.