Le régiment des acteurs reconvertis avec bonheur dans la politique voit ses rangs grossir. L'exploit de Ronald Reagan et d'Arnold Schwarzenegger vient d'être réitéré par un humoriste russe qui a troqué la scène pour le fauteuil de gouverneur.
Le second tour des élections régionales qui se sont déroulées dimanche dernier dans le Territoire de l'Altaï (sud de la Sibérie Occidentale) a vu la victoire de Mikhail Evdokimov, incontournable participant aux shows humoristiques et acteur connu. Ayant recueilli 49,53% des suffrages, il a devancé l'ex-gouverneur du territoire Alexandre Sourikov qui n'a obtenu que 46,29% des voix. Evdokimov n'est pas un inconnu dans l'Altaï. C'est son pays natal et dans sa jeunesse il y a travaillé comme rectifieur sur métaux à l'Usine de moteurs de l'Altaï. Mais parodier les étoiles de la variété dans les soirées d'artistes amateurs avait plus d'attrait pour lui que le meulage de morceaux de métal. Le don de Evdokimov a été remarqué et l'a propulsé en 1983 à la Philharmonie de Moscou, organisation publique, productrice des tournées des artistes russes, des musiciens aux acteurs de cirque.
L' ascension vers les sommets de la gloire commençait pour le "moujik" russe.
Le fait est que le masque de scène d'Evdokimov est celui du moujik simplet et naïf qui essaie de survivre à l'ère des bouleversements ayant chamboulé la vie et les habitudes de la campagne russe et déballe tout un arsenal d'astuces et de railleries dont il est lui-même la cible.
La campagne électorale d'Evdokimov a surpris par son sérieux. L'artiste ne tablait pas sur sa popularité mais mettait l'accent avant tout sur son expérience de gestionnaire. Car il a une formation d'économiste et possède une affaire dans l'Altaï. Le principal slogan dans les nombreux meetings électoraux de l'humoriste, s'il semblait maladroit, frappait les auditeurs par le fait qu'il était empreint d'émotion. "Mon coeur se brise en millions d'éclats pour le destin de mon cher Altaï", martelait-il. Il est vrai que cette emphase n'a pas épargné à Evdokimov d'être épinglé par la critique fielleuse de ses pairs, humoristes et autres artistes. Ses ambitions de gouverneur étaient raillées par des étoiles de la pop russe.
Rira bien qui rira le dernier... Et Evdokimov fut celui-là. Son adversaire commit l'erreur, selon les spécialistes locaux, d'avoir fait montre d'une agressivité excessive lors de la campagne électorale. Sentant dès après le premier tour que le fauteuil se dérobait sous lui, le gouverneur sortant perdit tout sens de la mesure et eut recours à des procédés peu honorables.
Ainsi, dans ses tracts, Sourikov accusait son rival d'être un alcoolique chronique et le taxait d'incompétence. Le coup n'était pas mal calculé car on y voyait parfaitement l'allusion au comportement d'Evdokimov sur les planches, dont le héros est souvent éméché.
Sourikov cherchait aussi à effrayer les électeurs en agitant l'épouvantail de "l'invasion des oligarques de Moscou". Des milliers d'habitants de l'Altaï perdraient leur travail et le territoire se transformerait en dépotoir pour les déchets chimiques et radioactifs, affirmait, dans ses anathèmes, le gouverneur sortant.
Les habitants de l'Altaï ne l'ont pas suivi. L'artiste de Moscou incarnait à leurs yeux l'espoir que la dictature de la bureaucratie seraie jetée à la poubelle.
La victoire d'Evdokimov reflète apparemment les nouveaux comportements politiques qui prennent de l'ampleur aujourd'hui en Russie. Le peuple, victime de masse de la privatisation sauvage du début des années 90, rêve de destituer les fonctionnaires qui l'ont pigeonné et de les remplacer par des politiques mettant dans leurs rapports avec les gens plus d'humanité, des politiques comprenant les intérêts des plus pauvres.
Et le succès d'Evdokimov est convaincant pour les simples Russes. "Une personnalité réellement talentueuse, que ce soit dans la vie ou dans les relations avec les gens. Faites donc de la politique, vous les gens de culture!", s'est écrié un Moscovite au micro d'une station de radio de la capitale.
Les Russes se rappellent aussi maintenant la vocation des grands artistes de "nettoyeurs du mal social". Chez Tolstoï, Dostoïevski, Balzac, Tekkerey, on trouve des propos allant dans ce sens, disant qu'avec leurs oeuvres ils ébranlent les fondements iniques de la société, rapprochent ne fût-ce que d'un iota l'avènement de la justice sociale.
Dans son sketch le plus connu, Evdokimov interprète un moujik "au visage cramoisi" qui vient de sortir des bains et qui, par un concours de mésaventures, ne parvient pas à rentrer chez lui. Dimanche, ce moujik est directement passé des bains dans le bureau du gouverneur. Et les habitants du Territoire de l'Altaï espèrent qu'il les conduira vers des temps meilleurs.
