Les secteurs qui se développent impétueusement - combustibles, métallurgie et constructions mécaniques - éprouvent un grand besoin d'ouvriers qualifiés. Dans les années 1990 marquées par la récession et la fermeture massive d'entreprises, leur nombre s'est réduit de plusieurs fois.
Les mégalopoles, y compris Moscou, manquent de cadres dans le commerce, le bâtiment, les services communaux et dans le transport en commun. Les Moscovites ne veulent pas travailler pour une récompense insignifiante, c'est pourquoi pratiquement seuls les travailleurs étrangers sont employés dans ces secteurs.
La science russe éprouve également une pénurie de cadres. A la charnière des siècles, l'indice total de la "fuite des cerveaux" a constitué près de 1,5 million de personnes. Des programmeurs, des chimistes, des physiciens, des biologistes, des mathématiciens et des médecins sont partis pour l'Occident. Le travail intellectuel est prestigieux en Russie, mais il est peu rémunéré, l'équipement de nos centres scientifiques laisse à désirer. Il est très difficile d'obtenir un brevet pour une découverte. D'où la "fuite des cerveaux" et le passage des scientifiques dans d'autres sphères d'activité, plus avantageuses du point de vue du gain.
A la récente réunion du Conseil pour la science et les hautes technologies auprès du président, Vladimir Poutine a émis l'idée d'"importer" des cadres scientifiques prometteurs des Etats-Unis. Il en est de même pour les médecins. La capitale invite les médecins des ex-républiques soviétiques.
Les travailleurs immigrés sont également nécessaires pour assurer la balance entre la population active et inapte au travail. La Russie doit y penser dès aujourd'hui, car, d'ici 2010, la population active aura diminuée de 1 million de personnes à la suite du vieillissement.
Bref, pour de nombreuses raisons, la Russie a besoin de travailleurs immigrés légaux. "Les pays de la CEI (Communauté des Etats Indépendants) sont un réservoir naturel pour nous. Ces gens ont la même mentalité que nous: ils s'adaptent facilement à la réalité russe", a maintes fois souligné le président Vladimir Poutine. D'ailleurs, les deux parties y sont intéressées. D'après les statistiques officielles, en 2003, la moitié des 378 000 étrangers qui ont travaillé en Russie étaient ressortissants des républiques de l'ex-URSS. Les habitants de l'Ukraine, de l'Azerbaïdjan, de la Moldavie, du Kazakhstan et de la Biélorussie se précipitent vers la Russie dans l'espoir de gagner de l'argent et d'améliorer leurs conditions de vie. 40 % d'entre eux travaillent dans le bâtiment, 22 %, dans le commerce et la restauration publique.
En 2004, le Service fédéral des migrations (FMS) du ministère de l'Intérieur envisage d'enregistrer un demi-million de travailleurs immigrés. Au total, selon diverses estimations, 5 à 15 millions d'immigrés arrivent en Russie: les uns viennent travailler, d'autres ont l'intention de s'y installer définitivement, fait remarquer Nikita Mkrtchian, de l'Institut de programmation de l'économie nationale.
"La répartition des travailleurs immigrés correspond à la géographie de la répartition du capital en Russie, a dit Valeri Stepanov, de l'Institut d'ethnologie et d'anthropologie de l'Académie des sciences de Russie. Les étrangers sont les plus nombreux dans les zones attenantes à la capitale, surtout à Moscou (plus de 40 %), dans les régions gazières dans le Nord et en Sibérie, dans les grands centres industriels, aux carrefours des transports, en Extrême-Orient russe (ce sont, pour la plupart, des Chinois)".
Cependant, la population de la partie asiatique de la Russie - 78 % du territoire du pays - diminue d'une façon catastrophique. Dès les années 1960 les gens se déplacent vers la partie européenne et centrale du pays. Aujourd'hui, la densité de la population en Russie avant l'Oural est de 26,6 habitants au mètre carré, au-delà de l'Oural, 2,4 habitants au mètre carré. Le départ des Russes de la partie asiatique du pays continue. C'est pourquoi les autorités locales sont très intéressées à l'arrivée d'anciens compatriotes de l'URSS et leur promettent des logements et du travail.
Mais, malgré tous les appâts, le flux des immigrés tarit d'une année à l'autre pour des raisons objectives. "L'immigration baisse, car les ex-républiques soviétiques n'ont plus de graves conflits politiques et interethniques et parce que certains pays de la CEI préoccupés par le départ de leurs habitants vont au-devant des Russes sur divers problèmes, notamment en élevant le statut de la langue russe, a dit Nikita Mkrtchian. La situation économique s'améliore dans ces pays, de nouveaux emplois apparaissent".
L'Etat juge de son devoir prioritaire d'assurer le retour des Russes dans leur patrie historique. Mais, souligne Vladimir Poutine, "aussi bien la loi sur l'immigration que celle sur la citoyenneté sont exagérément rigides et ne permettent pas au pays d'atteindre un objectif important: attirer la main-d'oeuvre supplémentaire sur le marché russe".
Selon les experts, la loi "De la citoyenneté de la Fédération de Russie" ne convient pas pour le pays ayant besoin d'immigrés. Le délai de 5 ans nécessaire pour obtenir la citoyenneté convient plutôt aux pays d'Occident qui sont sursaturés d'immigrés que pour la Russie et les Etats de l'ex-URSS dont les ressortissants se précipitent vers son territoire.
Cependant, selon Vladimir Poutine, malgré l'existence de la loi, "la nécessité de mettre de l'ordre dans le domaine de l'immigration" se fait sentir en Russie. De nombreux étrangers continuent à contourner la loi, bien qu'ils bénéficient des avantages accordés en cas de légalisation: la sécurité sociale, la protection de la santé, l'enseignement. Selon le Service fédéral des migrations, 3,5 millions de personnes sont travailleurs illégaux. Les étrangers qui évitent l'enregistrement s'installent là où il est facile de "se dissoudre", de se procurer de faux papiers: l'opération "Immigré illégal" effectuée en Russie a mis en évidence des centaines de personnes qui les fabriquent.
De plus, certaines entreprises continuent à embaucher des illégaux en violant leurs droits. "D'abord, on m'a privé de mes papiers, raconte le bâtisseur ukrainien Nikolai Didenko. J'ai touché une partie de mon salaire avec un retard de six mois. J'ai vécu avec mes copains dans un entrepôt des matériaux de construction. Mon copain, également ouvrier, a été logé dans un hangar". Les travailleurs immigrés se plaignent souvent: "nous avons vécu dans la crainte permanente", "j'ai été interdit de sortir dans la rue", "nous travaillons 12 heures par jour". Selon le Service fédéral de migrations, depuis le début de l'année, son téléphone rouge a reçu 11 500 appels ...
Le Service fédéral de migrations propose de frapper les employeurs malhonnêtes d'une amende de 100 000 roubles (un dollar US équivaut à 28,5 roubles) et d'emprisonner les plus invétérés d'entre eux pour 2 à 8 ans. L'année dernière, plus de 120 000 abus administratifs ont été révélés.
En ce qui concerne les travailleurs immigrés, le respect par eux des règles du séjour en Russie doit être contrôlé par le système de cartes de migration. En traversant la frontière, l'étranger rend un coupon de sa carte de migration, dont les renseignements sont introduits dans l'ordinateur. L'étranger rend la souche de la carte en partant du pays. Si un étranger n'est pas parti à l'expiration d'un délai indiqué, l'ordinateur le porte sur la liste des illégaux à expulser. Mais c'est la mesure extrême, précise Alexandre Tchekaline, dirigeant du Service fédéral de migrations. "Nous n'avons pas l'intention de procéder à l'expulsion massive".
"Pour l'instant, nous n'avons pas réussi à mettre au point un mécanisme civilisé permettant d'attirer des immigrés", résume Vladimir Poutine. Le gouvernement continue à perfectionner la législation.