La roulette russe a le vent en poupe

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MOSCOU, 30 mars. Par Vladimir Simonov, commentateur de RIA Novosti.

Le terme "roulette russe" tel qu'on le comprend en Occident n'est pratiquement plus usité en Russie. Seulement les jeux de hasard, dont la roulette fait partie, y sont de plus en plus évoqués, y compris dans les plus hautes sphères.

La Douma (chambre basse du parlement) vient d'adopter en deuxième lecture la loi sur l'industrie des jeux, tentative encore timide pour placer sous le contrôle de l'Etat cette branche économique en plein essor.

Ce n'est pas sans une pointe de malice que les Russes font remarquer qu'à Moscou et à Saint-Pétersbourg on recense davantage de casinos, de salles de jeux et d'offices de bookmakers que de toilettes publiques. L'industrie des jeux de hasard affiche une croissance de l'ordre de 30-50 pour cent l'an. Elle emploie 250.000 personnes, soit 100.000 de plus qu'en Grande-Bretagne, un pays de flambeurs s'il en est.

Il est curieux que 70 pour cent des employés de ces établissements - depuis les managers et jusqu'aux croupiers - possèdent une instruction supérieure. Seulement on comprend aisément pourquoi le tapis vert exerce une telle attraction magique sur la population du pays. Premièrement, il y a le phénomène de la nouveauté: le fruit défendu qu'était le "capitalisme occidental en décomposition" est devenu tellement accessible que l'on peut y planter ses dents plombées sous le socialisme.

Seulement un autre facteur, bien connu des psychologues, a certainement joué un rôle pas moins important. Au cours du bris des principes coutumiers et dans la crainte pour leur avenir, il arrive souvent que les gens deviennent victimes de leurs passions funestes, comme ils les qualifient. Les alcooliques boivent davantage, les fumeurs pétunent plus, les joueurs prennent d'assaut les établissements de jeux.

Le fossé social sans précédent qui s'est creusé ces quinze dernières années et a divisé la Russie en deux parties inégales y est aussi pour quelque chose. La frange étroite de nouveaux riches a pour souci premier d'obtenir un maximum d'euphorie des capitaux souvent aussi iniques qu'exorbitants qu'elle a accumulés.

Bogdan Kharkovski, responsable du marketing du casino-club "Olimpia" de Saint-Pétersbourg évoque ses clients avec une divinisation philosophique: " Nos visiteurs sont si riches qu'ils n'en sont pas à une centaine de milliers de dollars près. Ils ont maîtrisé les principes de la gestion de l'énergie de l'argent ". Ces principes de la gestion sont peut-être connus également des autres Russes, mais en ce qui concerne l'énergie de l'argent, ceux là en manquent beaucoup. Selon les statistiques officielles, quelque 28 millions de personnes, vivent encore sous le seuil de la pauvreté. Cependant ce qu'il y a de paradoxal, c'est que cela les incite, du moins théoriquement, à devenir, ne serait-ce que pendant une nuit, les clients de Bogdan Kharkovski et de ses semblables. Quand les gens n'ont pas d'argent, ils s'accrochent désespérément à l'espoir d'en gagner grâce à la roulette, au loto ou à une autre forme de réussite illusoire.

Pour le moment les autorités russes perçoivent le boum des jeux avec enthousiasme. La roulette n'est pas un derrick pétrolier, certes, mais elle procure néanmoins un complément non négligeable au budget. Chaque année plus de 2 milliards de roubles (environ 70 millions de dollars) tombent dans l'escarcelle de l'Etat sous forme d'impôts. C'est appréciable surtout quand on sait que ce secteur d'activité a été créé exclusivement avec des fonds privés, sans la moindre participation de l'Etat.

Malheureusement, de l'avis général la loi adoptée par le parlement en la matière est plutôt boiteuse. Elle ne plaît ni aux autorités de Moscou, qui devient la Mecque de l'industrie russe du hasard, ni, à plus forte raison, au business des jeux.

Les gestionnaires de la capitale n'apprécient pas que l'attribution des licences de casinos et de salles de jeux reste toujours du ressort du Comité d'Etat au sport. Cette organisation a pour vocation d'affermir la santé morale dans un corps sain et non pas de satisfaire des passions humaines douteuses. D'où l'indifférence, pour ne pas dire l'hostilité des fonctionnaires du Comité d'Etat au sport à l'égard de cette importante fonction qu'est l'attribution des licences et le danger de voir ces licences utilisées par des brasseurs d'affaires peu scrupuleux vis-à-vis de la loi.

Valéri Ivanov, un des responsables de la commission des jeux de la mairie de Moscou, est indigné: en deux ans le Comité d'Etat au sport a distribué dans la capitale 4.200 licences de lieux de jeux de hasard mais sans se soucier le moins du monde du contrôle de leur activité. Combien de vérifications ont-elles été effectuées? interroge Valéri Ivanov. Aucune. Or, nous voudrions quand même que l'organe distribuant les licences prenne part à ce processus.

Quant aux gérants de ces établissements, ils considèrent que la loi est trop stricte, presque draconienne, et que pour cette raison elle a besoin d'être révisée d'urgence. Ses clauses ne pourraient même pas être respectées par un club rural possédant deux ou trois bandits manchots, estiment-ils. Le mécontentement monte et certains râleurs ont même été jusqu'à adresser un message de protestation au président Vladimir Poutine, dans lequel ils prétendent que la loi vise à en finir avec la concurrence normale et à mettre cette sphère d'activité commerciale au service exclusif de trois ou quatre grandes compagnies.

Parmi toutes ces nouvelles il y en a quand même une réjouissante. En dépit des difficultés de croissance, le business des jeux en Russie acquiert de plus en plus une forme légale, jusqu'à devenir une industrie des loisirs pas moins respectable que le tourisme, la distribution de films et les parcs d'attraction. Les tripots clandestins rejoignent la légalité, ce qui signifie qu'ils deviennent moins dangereux pour la société et plus avantageux pour l'Etat.

Cependant, il est probable que beaucoup d'eau coulera sous les ponts avant que l'on cesse en Russie de s'extasier devant les impôts faramineux prélevés sur les maisons de jeu pour se pencher sur d'autres chiffres, en provenance des Etats-Unis ceux là: dans un rayon de 35 milles autour de tout nouveau casino le nombre de faillites augmente de plus d'un tiers tandis que la criminalité progresse de 10 pour cent. Plus de la moitié des Américains n'approuvent plus la légalisation du business des jeux qu'ils considèrent comme une fange psychologique plus pernicieuse pour l'âme que la toxicomanie. Dans l'Etat de Tennessee tous les casinos ont été mis hors la loi, en Alabama il est interdit d'en ouvrir de nouveaux. La patrie de Dostoïevski, connu par ses recherches remarquables sur la psychologie du hasard, va encore devoir passer par le boum du business des jeux avant de lancer une offensive contre lui.

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