En retenant leur souffle, tous les bibliophiles et cinéphiles de Russie attendront avec impatience le nouveau film du réalisateur Vladimir Bortko. Ce cinéaste de renom, qui s'est tout récemment couvert de gloire après avoir adapté pour la télévision le roman "L'Idiot" de Fedor Dostoïevski, entame le tournage d'une version en dix épisodes d'un autre chef-d'oeuvre de la littérature russe, à savoir le roman de Mikhaïl Boulgakov "Le Maître et Marguerite". Depuis qu'il a annoncé ce projet, il ne cesse de répondre à la sempiternelle question: "Vous n'avez pas peur?".
Ce roman est depuis longtemps entouré de légendes et de mystères. Selon l'une d'entre elles, "Le Maître et Marguerite" ne peut pas être adapté à l'écran, des forces surnaturelles y feraient obstacle. En effet, les tentatives d'adaptation de ce roman, du moins en Union soviétique et en Russie, ont toutes été vouées à l'échec. Or, les réalisateurs les plus influents et les plus renommés, des coryphées de la cinématographie soviétique, tels que Elem Klimov, Eldar Riazanov, Alexandre Alov et Vladimir Naoumov, mûrissaient des projets en la matière. Cependant, chaque fois ils échouaient, pour une raison ou une autre, soit faute d'argent, soit du fait de problèmes juridiques...
Seul Iouri Kara a réussi à réaliser, en 1994, un film d'après "Le Maître et Marguerite". Mais ... personne ne l'a vu. On a parlé de divergences qui auraient surgi subitement entre le producteur et le réalisateur. Aujourd'hui, les uns affirment que le film est conservé quelque part par le producteur, les autres prétendent que la bande a mystérieusement disparu. A quoi d'autre s'attendre lorsqu'il s'agit d'un film sur le Diable ?
L'aura mystique qui entoure le livre de Mikhaïl Boulgakov épouvante toujours les natures trop impressionnables. Plusieurs vedettes du cinéma russe ont refusé de participer au tournage des films de Kara et de Bortko, ayant motivé leur refus par des raisons religieuses et mystiques. Ils ont estimé que jouer les rôles de Judas et de Ponce Pilate (le roman traite notamment de sujets bibliques) reviendrait à commettre un sacrilège.
Néanmoins, la malédiction qui pèserait sur le roman ne concerne pas, chose singulière, les mises en scène au théâtre, qui furent nombreuses, de même que les réalisations étrangères. "Le Maître et Marguerite" a été adapté à l'écran, par exemple, en Pologne et en Yougoslavie. La qualité douteuse de ces films étrangers, est une autre affaire (nous ne parlons pas de l'oeuvre d'Andrzej Wajda, qui n'a adapté que quelques épisodes du roman). Mais en général, les créateurs étrangers n'ont pas rencontré de problèmes catastrophiques au cours de leur travail.
Le réalisateur Vladimir Bortko ne se lasse pas de répéter à haute voix dans toutes ses interviews : "Je n'ai pas peur", "Je ne crois pas dans le mysticisme", "Je ne m'inquiète pas". Quoi qu'il en soit, avant d'entamer le tournage, l'équipe a invité un prêtre pour bénir le plateau. D'ailleurs, que doit redouter Vladimir Bortko lorsqu'il est favorisé par la fortune ? Il a longtemps rêvé d'adapter pour l'écran ce roman, et il a même commencé le tournage il y a quelques années, mais l'héritier de Boulgakov, petit-fils de sa dernière épouse, avait vendu les droits à quelqu'un aux Etats-Unis. Il y a quelques mois encore, Bortko, en triomphateur après la sortie de sa dernière oeuvre, "L'Idiot", racontait à tout le monde qu'il se consacrerait à un film sur Joseph Staline. Et soudain, comme dans un conte de fées, la chaîne nationale de télévision "Rossiïa" rachète les droits d'adaptation cinématographique du "Maître et Marguerite" et propose un contrat au réalisateur. En outre, Vladimir Bortko a peu de raisons de redouter si ce n'est le diable du moins Mikhaïl Boulgakov : il y a dix ans, il a réalisé un authentique chef-d'oeuvre, reconnu comme tel en Russie, d'après une autre oeuvre de Boulgakov, "Coeur de chien". Le cinéaste n'a pas tremblé non plus devant le grand Fedor Dostoïevski.
Le travail sur le futur film bat déjà son plein : le réalisateur et ses collaborateurs cherchent les extérieurs. Le vieux Moscou sera filmé à ... Saint-Pétersbourg aujourd'hui. La Judée vivant sous la botte des Romains serait "jouée" par la Bulgarie. Vladimir Bortko s'est rendu aux Etats-Unis pour s'entendre avec les spécialistes américains qui dessineront sur ordinateur le chat Béhémoth. Ce gros chat noir, acolyte du diable, doit parler, sauter sur le marchepied du tramway, boire de la vodka, se comporter et faire ce qui appartient en propre aux hommes. La question qui préoccupe le plus le public russe concerne la distribution des rôles. Cette question reste encore ouverte. Le réalisateur n'a toujours pas trouvé d'interprètes pour les deux rôles-titres, celui du Maître et celui de Marguerite. Bortko ne peut pas encore annoncer le nom de l'acteur qui jouera le rôle de Woland. Des bruits couraient dans la presse selon lesquels le cinéaste inviterait volontiers quelqu'un dans le genre de Gary Oldman, de Jack Nicholson ou de Jean Reno. Mais il est difficile de s'imaginer une chose pareille : les honoraires habituels de ces vedettes ne seront jamais abordables pour la chaîne "Rossiïa". Il ne s'agit pas seulement de problèmes financiers : il est très difficile pour tout étranger de percevoir ce roman, plus difficile encore que la fameuse littérature classique russe du XIX-e siècle.
Il ne reste pas beaucoup de temps à Vladimir Bortko pour trouver des acteurs : le tournage doit démarrer au mois de juin. La Russie attend avec impatience la distribution des rôles. Le quotidien "Komsomolskaïa pravda" a même organisé un concours de sélection pour le rôle de Marguerite. Il cherche une actrice à travers le pays, à l'instar de David O. Selznick qui cherchait sa Scarlett O'Hara pour le film "Autant en emporte le vent". Espérons que Vladimir Bortko soit aussi chanceux avec sa future héroïne que David Selznick ne le fut avec Vivien Leigh.