Le libéralisme russe, remarque l'auteur de l'article, est en crise - à l'heure actuelle cela ne fait aucun doute. Si l'on m'avait dit, il y a un an, que l'Union des forces de droite (SPS) et "Yabloko" ne franchiraient pas la barre des 5% aux élections législatives de décembre 2003, j'aurais sérieusement remis en cause la capacité d'analyse et de pronostic de la personne ayant conjecturé un tel résultat. Aujourd'hui, le krach du SPS et de "Yabloko" est une réalité. Nous assistons de fait à la capitulation des libéraux. Et cette capitulation n'est pas uniquement la faute des libéraux, c'est aussi leur grand malheur. C'est leur panique face au passé millénaire, renforcée par l'habitude profondément ancrée dans les années 90 du confort matériel. Leur servilité génétiquement implantée. Leur disposition à oublier la Constitution au profit de nouveaux avantages. Tel était le libéral russe, et il n'a pas changé.
Les causes de la crise du libéralisme russe, écrit l'auteur, ne résident pas dans les idéaux de liberté, fussent-il compris par chacun à sa façon. Ceux qui de par le destin et de par l'histoire sont devenus les gardiens des valeurs libérales en Russie, ont échoué dans la tâche qui leur avait été confiée. Le SPS et "Yabloko" n'ont pas perdu les élections parce que le Kremlin les avait discrédités, mais uniquement parce que l'administration du président ne les a pas aidés pour la première fois et les a mis sur le même plan que les autres forces d'opposition. Et puis Khakamada a obtenu ses remarquables 3,84% (aux élections présidentielles) non pas malgré la machine administrative du pouvoir, mais en grande partie grâce au fait que le Kremlin recherchait frénétiquement la participation massive des électeurs.
Je ne veux pas dire que Tchoubaïs, Gaïdar et leurs compagnons d'idées s'étaient fixé comme objectif de duper la Russie. Beaucoup de libéraux de la première vague eltsinienne étaient des gens foncièrement convaincus de la justesse du libéralisme, de la nécessité de la "révolution libérale" dans ce pays exténué, qui n'avait pratiquement jamais connu les charmes de la liberté. Mais cette révolution, les libéraux qui venaient brusquement d'accéder au pouvoir, l'ont appréhendée par trop superficiellement, pour ne pas dire avec frivolité. Ils pensaient aux conditions de vie et de travail pour les 10% de Russes près à accepter de grands changements vitaux dans le contexte du rejet du paternalisme d'Etat. En oubliant les 90% restants.
Ils masquaient leurs tragiques échecs politiques avant tout par le mensonge. Ils fermaient les yeux sur la réalité sociale russe, quant on privatisait à tour de bras, en ignorant les conséquences sociales de la privatisation, en la qualifiant avec hypocrisie d'indolore, de juste et d'honnête. On sait ce que pense maintenant le peuple de cette "grande privatisation". Personne, dans les années 90, ne s'est attelé aux réformes de l'éducation, de la santé, du logement, à l'aide ciblée aux couches les plus démunies. Les problèmes de la résolution desquels dépendaient et dépendent la vie et le destin d'un nombre incommensurable de nos concitoyens.
L'heure de la Rédemption a sonné. Aux élections de 2003, le peuple a dit aux libéraux officiels avec fermeté et sans verser de larmes "Adieu!". Et même les jeunes, dont on pensait, dont on était sûr qu'ils étaient pénétrés des idéaux du SPS et soutiendraient comme un seul homme A.Tchoubaïs, a voté pour le Parti libéral-démocrate (LDPR) et pour "Rodina". C'était cracher dans le gouffre qui s'était formé entre les libéraux au pouvoir et le pays.
Mais où était le grand business à cette époque? Aux côtés des gouvernants libéraux. Nous les aidions à se tromper et à mentir. Certes, nous n'avons jamais admiré le pouvoir. Cependant, nous ne formulions pas d'objections à son endroit, pour ne pas risquer de perdre notre pain quotidien.
Que devons-nous faire, et que pouvons-nous faire aujourd'hui? Je citerais, écrit Khodorkovski, quelques points prioritaires: apprendre à chercher la vérité en Russie et pas en Occident; refuser les tentatives insensées pour mettre en doute la légitimité du président; cesser de mentir - à soi-même et à la société; reconnaître que le projet libéral en Russie ne peut être réalisé que dans le contexte des intérêts nationaux; légitimer la privatisation, forcer le grand business à partager avec le peuple; investir de l'argent et des idées dans la création d'institutions sociales absolument nouvelles, non souillées par le mensonge du passé.
Pour changer le pays, nous-mêmes nous devons changer. Pour convaincre la Russie de la nécessité et de l'inéluctabilité de l'axe libéral du développement, il faut extirper les complexes et les phobies de la décennie écoulée, et aussi de toute l'ennuyeuse histoire du libéralisme russe, conclut l'auteur de l'article.
Fiche technique de RIA Novosti:
L'ancien patron de YOUKOS Mikhaïl Khodorkovski a été arrêté le 25 octobre 2003. Il est inculpé au terme de 7 articles du Code pénal de la Fédération de Russie. Notamment il est accusé d'appropriation de biens d'autrui par tromperie au sein d'un groupe organisé, de soustraction préméditée à la décision d'un tribunal ayant force de loi, ainsi que d'évasion fiscale à grande échelle. Le 19 mars, le Tribunal Basmanny de Moscou décidait la prolongation de la détention de Khodorkovski jusqu'au 25 mai. Khodorkovski ne se reconnaît pas coupable. Le 3 novembre il a démissionné de son poste de président de la compagnie pétrolière YOUKOS.
Commentaire de RIA Novosti:
La voix de la prison "Matrosskaïa tichina"
MOSCOU, 29 mars - Raïssa ZOUBOVA, commentateur de RIA Novosti. A première vue en lisant le texte de Mikhaïl Khodorkovski "La crise du libéralisme en Russie" publié dans le journal "Védomosti", il est malaisé de déterminer les motifs pour lesquels il a été écrit. Il est difficile de qualifier cette déclaration de percée vers l'avenir, de propos nouveaux dans la compréhension de la situation politique de la Russie. La constatation des problèmes actuels, la dénonciation enflammée et prolixe de la politique erronée des précédents gouvernements libéraux - tout ceci arrive avec un certain retard et est secondaire malgré les brillantes trouvailles publicistes de l'auteur.
L'analyse du krach des libéraux russes a depuis longtemps été faite, et ce à plusieurs reprises, à chaud, aussitôt connus les résultats des législatives du 7 décembre 2003 et de la présidentielle du 14 mars 2004. L'analyse a été faite par les meilleurs politologues de Russie et par les victimes mêmes du fiasco. Khodorkovski n'apporte rien de neuf à l'analyse de la situation. Quant aux critiques fielleuses adressées à la droite russe par le businessman incarcéré, dans la bouche de cet oligarque là, elles ont quelque chose d'injuste et d'indécent. Il faut bien dire que de toute la société russe, seule la droite a osé élever la voix - fût-ce timidement - pour défendre le patron de YOUKOS arrêté... Et d'ailleurs pourquoi l'oligarque aurait-il brusquement ouvert les yeux? Lui-même - participant actif et bénéficiaire à la fois d'une privatisation inique, des "réformes pour les 10 mille plus grands", et de beaucoup d'autres choses survenues dans les "années sauvages" 1990.
On a du mal à croire que le patron Khodorkovski, récemment appelé par le journal "Forbes" "l'homme le plus riche de Russie", n'a eu aucune notion durant les années 90 de ce qui se passait réellement dans le pays. L'amère vérité, c'est qu'aujourd'hui tout le monde - la société russe comme l'étranger - a oublié le businessman Khodorkovski qui se languit dans la prison "Matrosskaïa tichina". En octobre de 2003, l'avenir immédiat pour la droite paraissait tout autre. Il semblait alors de la mise aux arrêts de Khodorkovski ferait exploser les marchés financiers, provoquerait l'effondrement des investissements étrangers, susciterait la tension dans les rapports entre la Russie et l'Occident. Certains pronostiqueurs hardis parlaient de Khodorkovski comme du candidat de la droite aux présidentielles.
Mais objectivement, c'est le contraire qui s'est passé - l'économie de la Russie s'est consolidée, le marché devient plus attirant pour les investisseurs étrangers, les positions du président Poutine se sont renforcées, l'Occident, qui a d'autres chats à fouetter que de s'intéresser à la santé et aux états d'âme des oligarques de Russie, ne donne pas de soucis au Kremlin en évoquant les tourments du prisonnier Khodorkovski.
Et il semble bien que la société russe ait, elle aussi, d'autres soucis et d'autres centres d'intérêt - des élections à répétition, la démission du gouvernement, la nomination du nouveau gouvernement, le nouveau programme de réformes. Après les élections, certains partis savourent la victoire, d'autres font leur introspection. Et tous se sont habitués à l'affaire YOUKOS et aux oligarques qui dorment en prison.
Il est possible que le fond de l'affaire réside dans le fait que l'article de Khodorkovski rappelle une lettre de repentir dans laquelle on lit entre les lignes: "je me rends compte de ce que j'ai fait, je promets de me racheter". Les conclusions exposées dans l'article de Khodorkovski sont très raisonnables, la direction du pays devrait les apprécier à leur juste valeur. Précisément, nous devons cesser de regarder vers l'Occident et vers l'Europe et nous fonder sur nos propres traditions et intérêts nationaux, faire attention à la fuite des cerveaux, légaliser le bilan de la privatisation (même si le capital essuie quelques pertes à cette occasion), cesser de tenter de discréditer Poutine, etc.
Dans l'article de l'oligarque on ne sent pas de prétentions politiques, bien que la situation elle-même - cette lettre écrite en prison et publiée dans un journal pro-occidental, amène le lecteur à réfléchir au thème de la protestation et de la "lutte contre la tyrannie". Mais il n'y a point d'allusion à un quelconque ordre du jour politique pour la droite ou au désir de Kkodorkovski de rattraper au vol le "drapeau de la liberté" échappé des mains des libéraux. Le ton n'est d'ailleurs pas arrogant vis-à-vis de Poutine. On sent une recommandation adressée à l'Occident - celle d'accepter le président Poutine.
Pour quelle raison Khodorkovski a-t-il écrit cela? Les cyniques diront: il en avait assez de croupir en prison dans l'oubli le plus total, il veut recouvrer la liberté. Les idéalistes diront: il a beaucoup réfléchi et beaucoup souffert, il veut faire partager les fruits de ses pénibles méditations, il n'est pas indifférent à l'avenir du pays. Peut-être que les événements ultérieurs apporteront une réponse à cette énigme.
Des correspondants de RIA Novosti ont demandé aux parlementaires russes de commenter l'article de Mikhaïl Khodorkovski
*La position de l'ancien patron de YOUKOS a changé et il se déclare disposé à dialoguer. C'est ainsi que Youri Charandine, président du Comité constitutionnel du Conseil de la Fédération a commenté l'article. "Dans cet article, il n'y a aucun appel direct au business à changer les règles du jeu, mais on trouve clairement exprimée l'idée qu'il est nécessaire de modifier les rapports entre le business et le pouvoir", a souligné le sénateur.
Y.Charandine a rappelé que dans son article Khodorkovski "déclare sans équivoque que le grand business doit partager avec le peuple". "Et pour moi cela équivaut à un accord d'homme d'affaires avec le président", a dit le sénateur.
Selon Y.Charandine, après la lecture de l'article on a le sentiment que c'est un autre homme qui l'a écrit. "Mikhaïl Khodorkovski campe toujours fermement sur sa position selon laquelle l'objectif principal du business consiste à faire de l'argent, mais il a progressé dans la compréhension qu'on ne peut faire des affaires en Russie que si la Russie elle-même existe et continue d'exister", a ajouté le sénateur.
Le fait que Mikhaïl Khodorkovski ait décidé de publier ses nouvelles conclusions en dit long. "A la lecture de l'article il devient clair que des changements sérieux sont intervenus dans la philosophie et la vision du monde de ce businessman", a déclaré Youri Charandine.
Faisant remarquer que l'article ne concernait pas la composante juridique du procès contre l'ancien patron de YOUKOS, Y.Charandine a tout de même fait remarquer que l'article était dans l'ensemble susceptible de modifier les rapports pouvoir-business. "Si le pouvoir et le business, et ce dernier surtout - étudie attentivement l'article, il peuvent puiser dans celui-ci beaucoup de choses", estime le sénateur.
* La déclaration d'aujourd'hui de Mikhaïl Khodorkovski est le dernier clou planté dans le couvercle du cercueil du libéralisme qui a été décrété et introduit d'autorité et sottement réalisé. Telle est l'opinion du président du Comité de la Douma pour la politique économique, l'entreprise et le tourisme Valéri Draganov.
Selon le parlementaire, "ayant lu l'article je me trouve dans l'embarras - tout ce qu'a dit Khodorkovski, je le dis moi-même à mes électeurs, quant au krach du libéralisme et à l'assimilation de ses méthodes à celles du bolchevisme, j'en ai parlé bien avant la parution de cet article".
Le député a déclaré qu'il se posait la question de savoir si les idées émises par Khodorkovski étaient forcées et enfantées dans la douleur, ou s'il avait soupçonné tout cela bien avant. "Je suis convaincu que lui-même le soupçonnait depuis longtemps, mais alors pourquoi ne pas avoir adopté cette position plus tôt?".
Le président du comité de la Douma a dit que Khodorkovski avait longtemps estimé que les libéraux étaient plus intelligents, plus perspicaces et que c'est à eux précisément qu'il appartenait de réformer la Russie. Dans le même temps, il existe une conception des réformes qui force le respect, et, selon Draganov, les transformations économiques globales ne peuvent être réalisées en quelques mois.
"Dieu merci, en 1999 nous avons fait prévaloir l'actuel format des réformes politiques, économiques et sociales, quoique avec un certain retard car nous nous en ressentions encore des "entrechats de l'éléphant dans un magasin de porcelaine déjà au début des années 1990", a souligné le parlementaire.
* L'article de Mikhaïl Khodorkovski est une "intéressante demande de retour à la vie politique". Telle est l'opinion du leader de la fraction "Rodina" de la Douma d'Etat Dmitri Rogozine. "Khodorkovski, à en juger par sa requête, s'il écope de moins de 4 ans de prison, s'apprête à se présenter à la présidentielle de 2008", estime D.Rogozine.
Les voies à emprunter pour aboutir au libéralisme présentées par Khodorkovski dans son article sont un plan de création par un ex-oligarque d'un parti libéral d'un type nouveau. Bien que "je ne crois pas que l'idéologie libérale ait quelque possibilité de reprendre les rênes du pouvoir", a poursuivi le député, "elle continuera d'exister en Russie dans une fourchette de 7-8%", a-t-il ajouté.
Les sept moyens proposés par Khodorkovski dans son article "n'intéressent pas" Rogozine, d'après ses dires. "Pour moi c'est un champ de mines qui a été piétiné par des vaches avec toutes les conséquences qui en découlent", a dit le député d'une façon imagée.
En outre, Dmitri Rogozine est d'accord avec l'idée de l'ex-patron de YOUKOS d'abandonner les "tentatives insensées de mettre en doute la légitimité du président". "Il a dit une chose curieusement intéressante, à savoir que les élections du 14 mars ont montré qu'à l'heure actuelle il n'existait pas de réelle opposition et d'alternative à Poutine", a souligné le parlementaire.