La Russie et l'Union européenne ont encore du temps devant elles pour s'écouter l'une l'autre

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MOSCOU, 25 mars. (Par Youri Filippov, commentateur politique de RIA Novosti).

La rencontre des chefs des départements commerciaux de la Russie et de l'Union européenne, Guerman Gref et Pascal Lamy, doit surtout être considérée à la lumière du document que le ministère russe des Affaires étrangères avait remis aux partenaires européens à la mi-janvier. Une sorte de "liste de doléances" de Moscou comportant quatorze points. Cette démarche semblait vouloir dire ce qui suit: examinons ensemble les problèmes et les zones d'obscurité qui existent entre la Russie et l'Union européenne et si au cours des négociations vous jugez inutile de vous y intéresser, alors il est peu probable que nos rapports politiques resteront aussi sereins qu'ils étaient jusqu'ici.

Evidemment, personne n'a renoncé au dialogue. Cependant c'est quand même trop peu pour que Moscou, en cette veille du 26 mars, cesse d'être préoccupé au sujet de son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et de l'élargissement de l'Union européenne, deux points qui figurent justement à l'ordre du jour de Guerman Gref et de Pascal Lamy. Cinq semaines nous séparent de l'élargissement de l'Union européenne qui le 1-er mai recevra dans ses rangs dix nouveaux adhérents et la Russie ignore toujours si cet élargissement lui sera économiquement profitable ou, au contraire, préjudiciable. Qui plus est, pour la Russie cette question est plus importante que pour tout autre pays car le 1-er mai ce n'est pas seulement l'Etat méditerranéen de Chypre qui entrera à l'Union européenne, mais encore les Républiques baltes (Lettonie, Lituanie et Estonie) et les pays d'Europe orientale qui étaient des partenaires commerciaux traditionnels de la Russie à l'époque de l'Union soviétique et du Conseil d'assistance économique mutuelle des pays socialistes, avec lesquels les liens commerciaux n'ont jamais été rompus: après une régression au début des années 90, ils s'étaient développés de nouveau par la suite.

L'embarras de la Russie est bien compréhensible. En effet, il est peu probable qu'à Moscou et même à Bruxelles quelqu'un puisse calculer de manière exacte les retombées économiques qu'aura l'élargissement de l'UE. Le principal négociateur russe avec l'OMC, le vice-ministre du Développement économique et du Commerce, Maxime Medvedkov, n'exclut pas que l'élargissement de l'UE soit pour la Russie plus bénéfique que préjudiciable, cependant il hésite quand même lui aussi à se montrer catégorique car les changements sont vraiment trop importants.

Il faut mettre à l'actif de la politique étrangère de la Russie le fait qu'au cours des douze années qui se sont écoulées depuis l'éclatement de l'Union soviétique elle a appris à se montrer souple et à tenir compte de l'opinion et des intérêts de ses partenaires. Elle a renoncé aux ultimatums, préférant évoquer ses préoccupations. Les Européens eux non plus ne songent pas à renoncer aux négociations avec la Russie. Les principaux soucis de la Russie sont liés à l'agriculture. Les Européens subventionnent largement leurs agriculteurs ce qui, comme on l'estime en Russie, ajouté aux conditions climatiques favorables dans la partie ouest du continent, est une des raisons pour lesquelles l'Union européenne dame le pion aux Russes sur leur propre marché alimentaire. Et maintenant, après l'élargissement de l'UE, les nouveaux membres eux aussi bénéficieront de subventions qui devraient se monter à 4,72 milliards d'euros pour les trois années à venir. Cela ne peut signifier qu'une chose: les produits agricoles des républiques baltes et de la Pologne qui présentement ne sont pas compétitifs en Russie le seront dans un proche avenir, ce qui créera des problèmes aux producteurs russes.

Seulement les malheurs de la Russie ne s'arrêtent pas là. Les nouveaux règlements vétérinaires que l'on envisage d'appliquer dans les territoires des nouveaux membres de l'UE vont dresser des barrières à l'écoulement des produits carnés et laitiers russes dans ces pays. En outre, l'Union européenne n'entend pas modifier les quotas d'importations de céréales russes et à partir du 1-er mai la limitation à 1,5 million de tonnes s'étendra à non pas à 15 pays comme auparavant, mais à 25.

La Russie a d'autres soucis dans le domaine de la politique économique extérieure, ils ont trait aux quotas européens concernant les livraisons russes de combustible nucléaireet de métaux. De graves dissensions existent aussi avec les partenaires européens aux négociations sur l'adhésion de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce. Moscou refuse catégoriquement d'aligner immédiatement les prix du gaz naturel sur les prix européens, ainsi que l'exige Bruxelles comme condition à l'adhésion à l'OMC. Les discussions sur ce problème ne progressent pratiquement pas depuis plusieurs années et il est peu probable que cette situation évolue. Quoi qu'il en soit, l'agriculture c'est quand même aujourd'hui cette heure de vérité qui éclaire tout le reste.

Il est notoire que depuis plusieurs années l'Union européenne applique non sans efficacité une stratégie consistant à payer les hydrocarbures russes en produits alimentaires. Le consommateur russe n'y perd pas, il y gagne, au contraire: les étals regorgent de produits fins européens tandis que l'Europe ignorera pendant de longues années encore toute pénurie de produits énergétiques grâce au pétrole et au gaz affluant de Russie.

Toutefois, le schéma primitif de l'échange de matières premières contre des denrées alimentaires non seulement freine le développement de l'agriculture russe, mais crée des disproportions dans l'ensemble de l'économie russe. La croissance économique dont on s'enorgueillit tant à Moscou est due dans une grande mesure aux exportations d'hydrocarbures en Europe. Cependant, le développement de ce schéma ferait prendre du retard à la Russie et la placerait dans une situation de dépendance prolongée vis-à-vis de l'Europe sur les plans agricole, industriel et intellectuel. Ni les dirigeants du pays, ni les Russes ne souhaitent cette perspective pour la Russie. Et puis les experts européens reprochent candidement à Moscou le caractère "pétrolier" de son économie, comme si l'UE n'y était absolument pour rien.

Bruxelles va-t-il saisir le sens des préoccupations russes? Il est possible que les pourparlers entre Guerman Gref et Pascal Lamy ne constitueront que le début du dialogue direct et raisonnable qui, force est de le constater, fait toujours défaut. Il y aura cette année deux sommets Russie-UE. Le premier est programmé pour le 21 avril., il se tiendra donc neuf jours avant l'élargissement officiel de l'Union européenne. Les parties ont encore du temps devant elles pour s'écouter l'une l'autre.

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