Informaticiens russes: le retour du fils prodigue

S'abonner
Le géant américain d'Internet "Yahoo!" a annoncé l'ouverture dans quelques semaines de son nouveau portail en langue russe.

Le géant américain d'Internet "Yahoo!" a annoncé l'ouverture dans quelques semaines de son nouveau portail en langue russe.

Au premier abord cela peut sembler étrange. "Yahoo!" sait parfaitement que l'accès à la Toile mondiale en Russie, tout en étant en hausse, est pour l'instant limité à quelque 10 millions d'heureux élus. Ici les ordinateurs sont encore un luxe. C'est peut-être la raison pour laquelle le Russe moyen estime plus judicieux de payer 0,20 dollars la minute d'antenne en parlant au moyen d'un téléphone portable que de débourser 0,75 dollars pour une heure de surfing sur le Web.

Mais "Yahoo!" ne fait pas mystère de ses motivations. En inaugurant un portail en langue russe, le célèbre consortium reconnaît par la même occasion le potentiel immense du marché Internet russophone incluant également les 35 millions de russophones vivant à l'étranger. Un rôle non négligeable a été joué par la réputation internationale de la Russie en tant que patrie d'informaticiens de talent.

Malheureusement, en Occident ils ont longtemps été considérés comme des suppôts de Satan. Les médias s'en donnaient à coeur joie en racontant comment le hacker de Saint-Pétersbourg Vladimir Lévine avait vidé les comptes de la "City-Bank" américaine, comment un autre bidouilleur surdoué, Oleg Zverev, avait cassé la protection électronique de l'agence financière "Bloomberg" pour ensuite proposer aimablement à son patron, le maire de New York Michael Bloomberg de colmater la brèche pour la somme de 200 000 dollars.

Pourquoi le cacher, la Russie demeure jusqu'à présent le Klondike des hackers et des spammers de l'informatique. Le bruit court que Mydoom, le virus le plus agressif et le plus destructeur de l'année, qui a paralysé des centaines de milliers d'ordinateurs et causé au monde entier un préjudice de 30 milliards de dollars, a été créé quelque part en Russie.

Le pays retarde en matière de législation anti-cyberdélinquance. L'Occident sait aussi mieux que la Russie quelles dépenses financières requièrent les tentatives pour insuffler dans le réseau Internet des germes d'ordre et de morale. A Moscou on n'a pas d'argent à jeter par les fenêtres.

Mais depuis la moitié des années 1990, les génies russes de l'informatique s'efforcent moins de détruire que de construire. Malheureusement, dans la majeure partie des cas les bénéficiaires en sont les firmes étrangères.

L'armée des informaticiens hautement qualifiés, "élevés" dans les fameuses "boites postales", comprendre dans les entreprises fermées du complexe-militaro industriel de l'URSS, est libre de quitter le pays. Les "cerveaux" russes complètent les effectifs des sociétés étrangères, et avant tout américaines.

Silicon Valley en Californie se met à parler le russe. Aujourd'hui, un concepteur sur trois de logiciels employés par le géant Microsoft est un ressortissant de l'ex-URSS.

Mais autres temps, autres moeurs. Les rythmes élevés de croissance économique et la stabilité acquise durant ces dernières années ont un effet convaincant sur les informaticiens russes: maintenant il n'est plus nécessaire d'aller chercher fortune à l'étranger. Surmontant le manque de crédits et les obstacles bureaucratiques ils débouchent avec assurance sur le marché offshore de la programmation, c'est-à-dire de la création de programmes sur commande des sociétés étrangères.

Ce marché juteux est évalué à 30 milliards de dollars par an. Les plus grosses parts du gâteau allaient jusqu'à présent à la Chine, à Taiwan, à Israël et à l'Inde. Cependant, en 2003 la part de la Russie représentait déjà 0,5 milliard de dollars, soit deux fois plus qu'en 2002. Cette croissance impétueuse de la demande de soft russe amène à penser que le jour n'est pas éloigné où la Russie pourra évincer les occupants traditionnels de cette niche du marché de l'informatique.

Les acquis des créateurs russes du code informatique ont de plus en plus de poids. Voici quelques repères: en 1991 la compagnie russe "ParaGraph" vendait au célèbre fabricant d'ordinateurs "Apple Computers" la licence du soft original de reconnaissance de textes manuscrits. Plus tard, la société russe "Stipler" a réussi à intéresser la compagnie transnationale "Corel" avec sa technologie d'établissement de tableaux électroniques. Enfin, en avril 2003, la plus grande transaction de Russie portant sur un logiciel de téléphonie Internet a été conclue entre la société russe "Spirit" et l'américain "Texas Instruments".

Si bien qu'on peut désormais parler de prémisses de retour de "l'informaticien prodigue".

Des "cerveaux" russes parmi les plus qualifiés rentrent dans le pays où, pour le moment, les salaires sont inférieurs à ceux de l'Occident, mais où les possibilités sont plus nombreuses.

Le fait que les gens, grâce à l'adaptation de la Russie aux nouvelles technologies, peuvent travailler ensemble tout en se trouvant chacun dans son pays y est pour quelque chose. Par exemple, le programmeur Andrei Terekhov fait des miracles depuis son appartement de Saint-Pétersbourg pour la société informatique américaine "Start Up". Le chef de la compagnie est tellement satisfait de son collaborateur russe qu'il l'appelle deuxième Einstein.

Le "Laboratoire Kaspersky", la compagnie moscovite productrice des célèbres logiciels anti-virus, est en train de se faire rapidement une solide réputation internationale. Ancien programmeur du ministère soviétique de la Défense Evguéni Kaspersky dirige aujourd'hui avec son épouse Natalia une société employant 300 personnes. Le "Laboratoire Kaspersky" est le fournisseur agréé de 35-50% des clients corporatifs de Russie. La firme a ouvert récemment des filiales en Grande-Bretagne et en Allemagne. Kaspersky estime que les cyberterroristes dominent tout un secteur de sphères d'influence dans Internet. "Ce n'est plus une lutte entre le Bien et le Mal, mais entre le Mal et le Mal, comme autrefois entre l'URSS et les Etats-Unis", selon lui. C'est une bonne chose que de voir les talents russes de l'informatique se mettre de plus en plus énergiquement du côté du Bien.

Fil d’actu
0
Pour participer aux discussions, identifiez-vous ou créez-vous un compte
loader
Chat
Заголовок открываемого материала