L'année de la culture allemande en Russie, qui a débuté au mois de février, s'est poursuivie en mars par l'exposition "Ces corps et ces choses" organisée à la Maison moscovite de la photographie. Elle montre des chefs-d'oeuvre de la photo allemande du XX-e siècle.
Toutefois, en parcourant les salles de l'exposition allemande le spectateur russe tombe non sans étonnement dans le champ de forces connu de l'époque soviétique, si ressemblant aux idéaux et aux images de l'Allemagne. Ici il ne s'agit pas du nazisme ou du socialisme stalinien en tant que tels ni seulement de la politique et de l'Etat. C'est que le début du terrible siècle en Russie et en Allemagne avait été sentimental et rêveur, prometteur de prospérité et de bonheur.
Les gens que l'on voit sur les photographies réalisées par August Sander, un maître reconnu de la période de la République de Weimar, sont racés, sereins et pleins de dignité. Ici un étudiant sûr de soi. Là une famille heureuse. Regardez encore cet instituteur rural en chemise blanche et papillon noir posant dans un champ devant des gerbes.
La seule chose troublante, c'est l'attention maladive qu'August Sander attache aux anomalies. L'objectif s'arrête brusquement sur deux nains de music-hall (en papillon eux aussi) ou savoure encore la physionomie du personnage de la photographie intitulée "Crétin". Encore un demi-pas et la collection de Sander s'achève par un cliché montrant un jeune garçon charmant en lunettes, pas du tout belliqueux, vêtu de l'uniforme de l'Hitlerjugend. Et ça commence! La beauté sans défense revêt inopinément le treillis de camouflage. Un autre pas est fait et la désinvolture de la pose et l'artistisme de l'existence font place à l'ordre et à la musculature.
Seulement un même revirement s'était produit dans notre photographie des années 30, par exemple chez le grand Rodtchenko.
Il est possible qu'une réponse, quoique très inhabituelle, à la question de savoir pourquoi l'Allemagne est devenue fasciste et la Russie stalinienne, puisse être trouvée dans l'étrange série de photos réalisées par le naturaliste Karl Blossfeldt, qui en recourant simplement à un très grand agrandissement a photographié des plantes ordinaires et découvert que l'asperge est bâtie comme l'autel lugubre d'un ziggourat assyrien, assoiffé de sang, tandis qu'un vulgaire sureau a l'aspect d'un sceptre attendant la main du dictateur. Quant à la renoncule des champs, c'est la menaçante étoile soviétique à cinq branches. Augmenté de 40 fois seulement le monde devient méconnaissable!
Maintenant le côté lyrique de la salle l'exposition est dépassé, les photos montrent avec toujours plus de netteté la force nouvelle qui a submergé l'Allemagne jusqu'à l'étouffer. La célèbre Leni Riefenstahl est représentée par des photographies de sportifs allemands dont les corps reproduisent des poses antiques. Erwin Blumenfeld, lui, il appose un visage féminin sur la photo d'un crâne. Max Elert jubile en voyant une croix gammée formée par des membres des Sturmabteilung (Sections d'assaut) pendant une retraite aux flambeaux. A présent plus rien ne s'oppose aux aspirations germaniques. La beauté des masses lors des défilés du parti nazi, les forêts de bras tendus de ceux qui scandent Sieg heil (Heil Hitler) sont déjà perçus comme un aboutissement naturel de la vague titanesque soulevée.
Le fauve doit être assouvi et il trouve cet assouvissement dans la guerre victorieuse au début.
Maintenant voilà "La crasse, les poux, la fatigue des camarades dans le bunker" du célèbre cliché de guerre de Herbert Tobias.
La guerre est finie, l'hitlérisme a disparu. A l'ère de l'énergie s'ensuit le crépuscule, l'heure de la dégénérescence des lignes, du culte de la consommation qui a remplacé le culte de l'antiquité. Maintenant sur les photos de Herbert List les ruines de temples grecs ont remplacé les corps antiques. Les clichés de Peter Ketman montrent non plus des gens rassemblés sur des places, mais des roues de Volkswagen. Et puis les clichés en noir et blanc classique ont été remplacés par la photo couleur. L'agression de la mode que traduisent les photos de F.Gundlach semble vouloir estomper la lassitude et le désenchantement de la nation pour son histoire.
Une série de copies, de contrefaçons, de banalités et de sujets érotiques fades achève cette histoire expressive de l'esprit allemand (et soviétique?) qui, tombé du ciel de l'idéalisme ne fait que japper et lécher les mains de Sa majesté la publicité.
Pourquoi donc la force et l'ennui mènent-ils de la même façon l'art à la mort? Aucune réponse n'a été trouvée à ce jour.
Une dernière chose: la poursuite de l'Année de la culture allemande en Russie. Les propos du chef du service culturel de l'ambassade d'Allemagne à Moscou, Gudrun Steinacker, selon lesquels l'intérêt que l'on porte à la Russie en Allemagne croît au fil des années ont trouvé confirmation à Moscou. A l'exposition de photos au Musée historique fait suite l'exposition "Berlin-Moscou. Moscou Berlin ", qui dans la capitale allemande a été visitée par plus de 70.000 personnes. Au mois de mai il y aura le Congrès international de Kant... Et ainsi de suite jusqu'à la fin de l'année.