Plusieurs organisations politiques de gauche ont tenu le week-end dernier un forum baptisé emphatiquement Congrès des patriotes de Russie, au cours duquel la constitution d'une opposition au pouvoir en place a été annoncée. Les observateurs ont esquissé un sourire malicieux: certes, l'idée n'est pas mauvaise, mais le moment était plutôt mal choisi. Lors de la toute récente élection présidentielle (14 mars) le président sortant, Vladimir Poutine, a été réélu triomphalement avec plus de soixante-dix pour cent des suffrages exprimés. Son adversaire le plus proche, Nikolaï Kharitonov, présenté par le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), est resté en deçà des quinze pour cent tandis que tous les autres concurrents n'ont pas réussi à franchir la barre des cinq pour cent. La conclusion est évidente: être dans l'opposition dans la Russie d'aujourd'hui est plutôt inconfortable et ne promet guère de dividendes politiques.
Quoi qu'il en soit, le défi est lancé, une organisation oppositionnelle a été créée. Une organisation de gauche, se prévalant des idées de la social-démocratie. Patriotisme, Etat social, société égalitariste figurent parmi ses mots d'ordre. Une idéologie irréprochable. En Russie presque tout un chacun fait sienne ces valeurs. Cependant, le résultat est loin d'être évident. Pas seulement en raison de la superpopularité dont jouit Vladimir Poutine ni du fait que les principaux créneaux politiques en Russie sont occupés par les centristes de droite de Russie Unie ou les gens d'obédience semblable. Le problème, il réside dans la social-démocratie même.
En Russie la social-démocratie n'a jamais eu de chance. Combien de gens en Occident savent que le parti communiste soviétique, fondé en 1903 par Lénine, ayant réalisé la révolution de 1917 et géré la Russie pendant soixante-dix ans tout en faisant peser sur les voisins la "menace communiste", s'était appelé initialement parti ouvrier social-démocrate? Autoritarisme ayant dégénéré en totalitarisme, étatisation de l'économie et de la vie privée, violation des droits et des libertés civils, telle est l'image que le Parti communiste de l'Union soviétique a laissée après sa disparition. Les motifs social-démocrates pourtant déclarés haut et fort étaient très peu nombreux dans son activité. C'était une vieille appellation historique qui très rapidement avait été abandonnée. Rien de plus.
Dans les années quatre-vingts du siècle dernier Mikhaïl Gorbatchev avait tenté de créer une social-démocratie en Russie, mais son entreprise avait échoué bien qu'il assumât les fonctions de président de l'Union soviétique et de principal dirigeant du parti communiste et qu'il fût un politique extrêmement autoritaire s'il en est. En Union soviétique la social-démocratie était un produit non réclamé. Après Mikhaïl Gorbatchev, plusieurs politiques russes ambitionnèrent eux aussi de créer un parti social-démocrate, mais même au prix de prodigieux efforts de mémoire on ne parvient pas à se remémorer leurs noms. Lors de la dernière présidentielle, le jeune politique Sergueï Glaziev a proposé un programme social-démocrate, préconisant le relèvement des salaires et des pensions, une augmentation des charges fiscales frappant les corporations contrôlant les matières premières, une redistribution des revenus entre les riches et les pauvres. Un programme séduisant, certes, mais un résultat plus que modeste: quelque trois millions de voix, 4,1 pour cent des suffrages exprimés.
L'électorat russe de gauche traditionnel éprouve bien plus de sympathie pour les communistes, on ne veut pour preuve les près de dix millions de voix qui se sont portées sur leur candidat, Nikolaï Kharitonov, au cours de ce même scrutin. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'en dix années d'"opposition" les communistes n'ont presque rien fait pour améliorer les conditions de vie ou défendre les droits des travailleurs. Le passage de l'économie aux conditions du marché a entraîné en Russie une chute catastrophique du niveau de vie et des suppressions d'emplois massives, la pauvreté a pris dans ses rets un tiers de la population sans que le parti communiste ne réussisse à déclencher une grève tant soit peu importante. Il critiquait le président et les réformateurs, ses dirigeants polémiquaient avec des airs d'opposants dans des shows télévisés de toutes sortes, appelaient à un "changement de régime", tout cela étant suffisant pour conserver la sympathie de l'électorat. "Rien de concret, que des paroles", telle était la devise tacite des communistes qui ont existé sans soucis pendant dix ans.
La décennie nouvelle place les politiques devant de nouvelles exigences. Maintenant il ne suffit plus de parler, il faut agir. Le Congrès des forces patriotiques prétend devenir le successeur social-démocrate opérant des communistes russes. Le leader du Congrès, l'ancien communiste Guennadi Sémiguine, qualifie d'"intrigant" le dirigeant des communistes russes, Guennadi Ziouganov, et dit qu'il faut le mettre au rancart.
C'est ce qui se produira peut-être dans quelque temps. Mais cela résoudra-t-il pour autant le problème de la social-démocratie russe? C'est là un grand point d'interrogation. La Russie n'a jamais réussi à la social-démocratie. Celle-ci aura-t-elle davantage de chance cette fois?