Pourquoi les chercheurs russes ne descendent-ils pas dans la rue?

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MOSCOU, 22 mars - par Lioubov Sobolevskaïa, commentatrice de RIA Novosti.

Les manifestations des scientifiques français, les tentatives faites par le collectif "Sauvons la recherche" pour sensibiliser l'opinion à la situation qui prévaut en France dans ce domaine sont largement commentées dans la presse mondiale. Ce dont on parle beaucoup moins, c'est des problèmes de la science russe qui se sont fait jour voici une quinzaine d'années et qui n'ont toujours pas été réglés.

En principe, les difficultés étaient communes: insuffisance du financement public, absence de perspectives pour les jeunes chercheurs. Les dimensions des problèmes et la manière avec laquelle les milieux scientifiques y réagissent en Russie et en France ne sont pas les mêmes.

Les premiers symptômes de la mésestimation du rôle de la recherche s'étaient manifestés déjà en Union soviétique, pendant l'époque du "thatchérisme" de Mikhaïl Gorbatchev, pour ne plus cesser de se développer. Si en 1986 près de 3,8 pour cent du PIB (historiquement l'indice le plus élevé pour l'Union soviétique) étaient attribués à la recherche-développement, en 1992, on ne lui en consacrait plus que 0,74 pour cent, et ce alors que le PIB lui-même avait brusquement chuté en Russie. En 2002, cet indice était de 0,35 pour cent. En prix réels, au cours de la dernière décennie les fonds publics alloués à la science ont été réduits de dix fois.

Au début des années 90 du siècle dernier les salaires versés aux chercheurs avaient littéralement fondu et il avait fallu attendre la fin de la décennie pour qu'ils retrouvent le niveau du salaire moyen dans le pays, et ce alors qu'auparavant les scientifiques appartenaient à une catégorie de population dont la rémunération était supérieure de trois fois et demie à la moyenne.

Au cours des années 90, sur le million de chercheurs que comptait le pays au début de la décennie quelque 58 pour cent ont quitté la science. Les chercheurs de moins de 33 ans ont été moins de 10 pour cent seulement à ne pas abdiquer. Si cette tendance au "vieillissement" se poursuit, l'âge moyen des chercheurs pourrait approcher celui de la retraite dans les années à venir (en Russie il est de 55 ans pour les femmes et de 60 ans pour les hommes, quoi qu'actuellement les retraités aient tout loisir de continuer à travailler).

La "fuite des cerveaux" est l'un des plus graves problèmes auxquels la recherche russe est confrontée. De 1995 à 2003, quelque 14.300 scientifiques ont quitté la Russie pour s'installer définitivement à l'étranger. Le hic, cependant, c'est que ces gens faisaient partie des spécialistes les plus qualifiés. D'autre part, les chercheurs sont trois fois et demie plus nombreux à partir pour l'étranger dans le cadre de contrats temporaires et de stages.

Pour quelles raisons donc en Russie les manifestations des chercheurs ne connaissent pas l'ampleur de celles qui ont lieu en France? Il y a plusieurs explications à cela.

A la fin des années 80 en Union soviétique ce sont précisément les scientifiques et les ingénieurs qui avaient réclamé des changements démocratiques et de marché dans le pays. Et ils avaient littéralement été abasourdis en constatant que les réformes en question avaient eu des conséquences catastrophiques pour la science et la technologie.

En outre, dans les années 90, pour répondre aux manifestations publiques de l'opinion scientifique, les grands moyens d'information avaient d'un commun accord créé l'image d'un chercheur demandant l'aumône tel un pauvre hère. Tout en passant sous silence le fait que les scientifiques ne réclamaient rien d'autre que de porter le financement de la science au niveau moyen des pays développés.

Enfin, il faut dire aussi que bien que beaucoup moins impressionnantes que les manifestations qui ont lieu actuellement en France, les actions des chercheurs russes - dans la rue ou au parlement - se sont avérées payantes. Elles ont souvent permis d'obtenir que le gouvernement renonce à appliquer des mesures qui auraient causé un préjudice encore plus grave à la science.

"A l'étranger on me demande souvent si c'est vraiment vrai que la recherche russe est morte", dit le prix Nobel de physique 2003 Vital Guinzbourg. Je réponds alors que cette supposition est absurde". "Bien sûr, ajoute l'académicien Guinzbourg, on ne saurait minimiser les difficultés matérielles du moment, mais l'aspect moral n'est pas moins important. Il faut combattre le défaitisme. D'immenses possibilités existent pour le travail".

Il est probable que les problèmes qui sont apparus brusquement et se sont aggravés pendant la crise des années 90 en Russie avaient "somnolé" jusqu'à un certain temps en France. Seulement d'autres pays aujourd'hui doivent y faire face.

Le changement d'attitude dans le monde à l'égard de la recherche a coïncidé avec le départ de cette génération d'hommes d'Etat qui avaient développé les armements pour parvenir à la parité militaro-stratégique. La période où la recherche fondamentale et, surtout, appliquée bénéficiait d'une bonne partie des moyens financiers alloués au complexe militaro-industriel touche à sa fin. A présent le chercheur doit s'adapter au nouveau rôle de la science dans le monde nouveau avec sa nouvelle répartition des forces et ses nouvelles priorités, et obtenir des politiques qu'ils en prennent conscience.

Au XXI-e siècle l'humanité va devoir mener à bien des tâches de première importance: vaincre le terrorisme, éliminer la pauvreté, combattre les maladies graves, poursuivre la conquête de l'espace, protéger la nature contre la pollution, se soucier du renouvellement et de l'utilisation parcimonieuse des ressources naturelles qui sont dépensées trop rapidement.

De la réalisation de ces tâches dépend l'avenir de l'humanité et non pas seulement celui des Russes et des Français. Et ici la science a un rôle évident à tenir.

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